Tu ne sais pas ce que vit ce parent : être parent avec une maladie ou un handicap
Derrière le parent assis sur un banc pendant que les autres poussent les balançoires, derrière celui qui arrive en retard à l’école ou qui laisse son enfant devant un dessin animé tout l’après-midi, il y a parfois une douleur, une fatigue, un traitement, une maladie que personne ne voit. Avant de juger, il y a quelque chose à comprendre.
Une scène banale, un regard qui pèse
Imagine une maman au parc. Elle ne se lève pas quand son fils l’appelle depuis le toboggan. Elle lui répond de loin, souriante, mais reste assise. À côté, un autre parent soupire. On devine la pensée : « Elle pourrait faire un effort, quand même. »
Ce que ce parent ne sait pas, c’est que cette maman vit avec une maladie chronique. Que ce matin, s’habiller lui a demandé une énergie énorme. Que venir au parc, c’était déjà son effort du jour. Et que ce soupir, elle l’a entendu. Comme tous les autres.
Être parent est exigeant pour tout le monde. Être parent avec une maladie, des douleurs, un handicap moteur ou sensoriel, un trouble psychique ou une fatigue invalidante, c’est mener deux combats à la fois. Et souvent, en silence.
Ce qu’on ne voit pas
On imagine le handicap avec un fauteuil roulant ou une canne blanche. Mais une grande partie des handicaps et des maladies ne se voient pas : douleurs chroniques, endométriose, fibromyalgie, sclérose en plaques, maladies auto-immunes, Covid long, épilepsie, dépression, troubles anxieux, TDAH, cancer en cours de traitement…
Ces parents doivent souvent composer avec :
- Une énergie limitée et imprévisible : un bon jour peut être suivi de trois jours où tout est difficile.
- Des rendez-vous médicaux, des traitements, des effets secondaires qui grignotent le temps et la disponibilité.
- Une culpabilité permanente : « Je ne suis pas le parent que mon enfant mérite. »
- Le besoin de se justifier, encore et encore, auprès de l’école, de la famille, des autres parents.
- La peur d’être jugé incapable, parfois même la peur qu’on remette en question leur place de parent.
À la maladie s’ajoute donc une deuxième charge : celle du regard des autres.
Quand les conseils éducatifs deviennent un poids
Il faut le dire honnêtement : beaucoup de contenus sur la parentalité, y compris ceux qui défendent une éducation bienveillante, supposent un parent disponible, reposé, capable de s’accroupir à hauteur d’enfant, de jouer par terre, d’accueillir chaque émotion avec calme.
Pour un parent qui souffre, ces images peuvent devenir une liste de tout ce qu’il ne parvient pas à faire. Ce n’est pas le but. L’éducation sans violence ne demande pas d’être parfait. Elle demande d’être en lien.
Ce dont un enfant a vraiment besoin
Le psychiatre Daniel Siegel résume les besoins fondamentaux de l’enfant en quatre mots : se sentir vu, en sécurité, apaisé et, à partir de là, sécurisé dans sa relation. Rien dans cette liste ne demande de courir au parc ou d’organiser des sorties tous les week-ends.
Un enfant a besoin de savoir que son parent l’aime, qu’il peut compter sur lui, qu’on lui dit la vérité sur ce qui se passe, et que ce qui arrive n’est pas de sa faute. Un parent allongé sur un canapé qui écoute vraiment son enfant raconter sa journée lui offre exactement cela.
Les travaux de Stephen Porges sur la sécurité relationnelle vont dans le même sens : ce qui apaise le système nerveux d’un enfant, c’est la qualité de la présence (une voix douce, un regard, un contact), bien plus que la quantité d’activités.
Si tu es toi-même concerné
Parle vrai, avec des mots adaptés à son âge. Les enfants sentent quand quelque chose ne va pas. Le silence laisse la place à leur imagination, qui est souvent plus inquiétante que la réalité.
Dis-lui clairement que ce n’est pas sa faute. Les jeunes enfants pensent facilement qu’ils sont la cause de ce qui arrive autour d’eux.
Crée des petits rituels possibles même les mauvais jours : une histoire lue au lit, un câlin du matin, un mot dans le cartable. La prévisibilité rassure plus que l’intensité.
Veille à ce qu’il reste un enfant. Il peut aider, comme dans toute famille, mais il ne doit pas devenir ton soignant, ton confident ou celui qui « tient » la maison. On parle de « jeunes aidants » : ils sont nombreux, et souvent invisibles eux aussi.
Accepte l’aide. Demander n’est pas un aveu d’échec. C’est offrir à ton enfant d’autres adultes de confiance autour de lui.
Et toi, qui regardes de l’extérieur
Cet article s’adresse aussi à toi qui n’es pas concerné. Parce que le jugement des autres adultes est l’un des fardeaux les plus lourds pour ces parents, et qu’il est le plus facile à alléger.
Quand tu vois un parent qui te semble « pas assez présent », « trop laxiste », « toujours absent aux réunions », pose-toi une seule question : qu’est-ce que je ne sais pas ? Il y a presque toujours quelque chose que tu ne sais pas.
Quelques phrases qui font mal, même dites sans méchanceté :
- « Tu n’as pourtant pas l’air malade. »
- « Moi aussi je suis fatigué, et je m’occupe de mes enfants. »
- « Ton enfant passe beaucoup de temps devant les écrans… »
- « Il faudrait que tu te bouges un peu, ça te ferait du bien. »
Et quelques gestes qui changent tout :
- Proposer une aide concrète plutôt qu’un vague « dis-moi si tu as besoin » : « Je peux ramener ta fille de l’école jeudi », « J’ai fait trop de lasagnes, je t’en dépose ».
- Inviter l’enfant à jouer chez toi, sans attendre de retour.
- Ne pas demander d’explications. Personne ne te doit son dossier médical.
- Dire simplement : « Tu fais de ton mieux, et ça se voit que ton enfant t’aime. »
Si tu es enseignant, animateur, soignant ou professionnel de l’enfance, ton regard compte encore plus. Une réunion décalée en visio, un message plutôt qu’un appel, une remarque bienveillante dans le cahier de liaison peuvent soulager une famille entière.
Il faut un village, et ce village, c’est nous
On répète souvent qu’il faut tout un village pour élever un enfant. Pour un parent malade ou en situation de handicap, ce n’est pas une jolie formule : c’est une nécessité. Et le village, ce n’est pas une institution abstraite. Ce sont les voisins, les autres parents de l’école, les grands-parents, les amis, les collègues.
La prochaine fois que tu croiseras un parent qui ne fait pas « comme il faudrait », souviens-toi de cette maman sur son banc. Tu ne sais pas ce qu’elle vit. Alors ne juge pas. Souris-lui. Et si tu peux, tends la main.
Un parent n’a pas besoin d’être en pleine forme pour être un bon parent.
Il a besoin d’être soutenu.

