Entouré(e) toute la journée et pourtant seul(e) : la solitude des parents

Tu passes tes journées entouré(e) : les enfants, les collègues, la maîtresse à la sortie de l’école, les autres parents au parc. Et pourtant, le soir, une drôle de sensation revient. Celle d’être seul(e). Seul(e) avec la fatigue, les questions, les doutes.

Si tu te reconnais, tu es loin d’être une exception. La solitude des parents est l’un des sujets dont on parle le moins, et pourtant l’un des plus répandus. Être parent, c’est souvent être occupé en permanence… et isolé en même temps.

La bonne nouvelle, c’est que la recherche montre une voie simple, et souvent sous-estimée : les petits liens. Pas forcément de grandes amitiés, mais ces échanges minuscules du quotidien qui, mis bout à bout, changent la façon dont on se sent.

On n’a jamais été faits pour élever des enfants seuls

L’anthropologue Sarah Blaffer Hrdy a montré que l’espèce humaine est une espèce d’éleveurs coopératifs. Pendant la plus grande partie de notre histoire, les enfants n’étaient pas élevés par un ou deux adultes, mais par tout un groupe : grands-parents, tantes, frères et sœurs, voisins. Les chercheurs appellent cela l’alloparentalité. Le fameux « il faut tout un village pour élever un enfant » n’est pas qu’un proverbe : c’est notre fonctionnement d’origine.

Aujourd’hui, beaucoup de familles vivent loin de leurs proches, dans des logements où l’on ne connaît pas ses voisins, avec des journées si remplies qu’il ne reste plus de place pour les autres. Le village a disparu, mais nos besoins, eux, sont restés les mêmes.

Et ça se mesure. Une vaste étude menée dans 42 pays par l’équipe d’Isabelle Roskam a montré que le burn-out parental est nettement plus fréquent dans les pays aux cultures individualistes, où chacun est censé se débrouiller seul, que dans les cultures où l’éducation des enfants est davantage partagée.

Le pouvoir surprenant des petits liens

Quand on pense « lien social », on pense d’abord aux proches : le conjoint, les amis intimes, la famille. Ils comptent énormément, bien sûr. Mais la psychologue Gillian Sandstrom s’est intéressée à autre chose : les liens faibles. Le boulanger qui te reconnaît, le parent avec qui tu échanges trois mots devant l’école, la voisine croisée dans l’escalier.

Avec Elizabeth Dunn, elle a montré que les jours où l’on a davantage d’échanges en face à face avec ces personnes que l’on connaît à peine, on se sent plus heureux et plus relié aux autres. Même un simple échange avec un serveur, plutôt qu’une commande expédiée, améliore l’humeur.

Le problème, c’est que nous évitons ces échanges. Les psychologues Nicholas Epley et Juliana Schroeder ont demandé à des voyageurs, dans des trains de banlieue, d’engager la conversation avec un inconnu. Les participants s’attendaient à un moment gênant. En réalité, ils ont trouvé le trajet plus agréable que ceux qui étaient restés dans leur bulle. Nous sous-estimons tous, systématiquement, le plaisir que les autres prendront à nous parler.

Pour un parent, c’est une piste précieuse. Tu n’as peut-être pas le temps de voir tes amis chaque semaine. Mais tu croises chaque jour des dizaines de personnes. Chacune est une occasion de petit lien.

Le lien, une affaire de santé

Ce n’est pas seulement une question de bien-être. En 2010, la chercheuse Julianne Holt-Lunstad a réuni 148 études portant sur plus de 300 000 personnes. Résultat : les personnes ayant des relations sociales solides ont une probabilité de survie environ 50 % plus élevée que les personnes isolées. Un effet comparable à celui d’autres facteurs de santé bien connus.

Notre cerveau est un cerveau social. Quand on se sent relié, le système d’alarme se calme. Le chercheur James Coan l’a montré de façon frappante : face à une menace, le simple fait de tenir la main d’une personne de confiance réduit l’activité des zones cérébrales liées au stress. Les autres nous aident littéralement à réguler nos émotions.

Recréer ton village, un petit geste à la fois

Pas besoin de devenir quelqu’un de très sociable du jour au lendemain. L’idée est d’avancer par petites marches, pendant quelques semaines.

Semaine 1 : remarquer

Commence par regarder autour de toi. Qui croises-tu chaque jour ? Le parent qui attend toujours au même endroit devant l’école, la pharmacienne, le voisin du troisième. Cette semaine, ton seul défi est de lever les yeux de ton téléphone, de croiser un regard, de sourire.

Semaine 2 : échanger

Passe aux mots. Un « bonjour » appuyé, une question simple : « Il est dans quelle classe, le vôtre ? », « Vous avez trouvé une solution pour la garde le mercredi ? ». Entre parents, les sujets communs ne manquent pas, et c’est un excellent point de départ.

Semaine 3 : revenir

Le lien se construit dans la répétition. Reviens vers les personnes avec qui tu as échangé : « Alors, cette sortie scolaire, ça s’est bien passé ? ». Se souvenir d’un détail, c’est montrer à l’autre qu’il compte.

Semaine 4 : créer du lien

Ose une proposition. Un goûter au parc avec un autre parent, un covoiturage pour le judo, un échange de garde un samedi matin. C’est souvent là que le village commence à se reconstruire : quand on accepte de demander, et de donner, un coup de main.

Si tu es timide

Commence par les échanges les plus courts et les plus prévisibles : remercier, complimenter, poser une question pratique. Rappelle-toi l’étude d’Epley et Schroeder : l’autre sera très probablement plus content de te parler que tu ne l’imagines. Et un échange un peu maladroit reste presque toujours plus agréable que pas d’échange du tout.

Pour t’accompagner

Le défi des petits liens

Le défi des petits liens : 30 cartes défis, carte de mes liens, calendrier

30 jours, un petit geste par jour, pour sortir de ta bulle en douceur. Tous les défis se vivent dans la vraie vie, en face à face :

  • la carte de mes liens, pour faire le point sur tes relations, des proches aux visages familiers ;
  • 30 cartes défis à découper, en quatre semaines (remarquer, échanger, revenir, créer du lien), et 6 cartes vierges ;
  • les mots pour oser, avec un encadré pour les personnes timides ;
  • le calendrier du défi et une page de bilan.

À faire seul(e), en couple ou même en famille, avec les enfants.

Découvrir le défi (7,90 €)

Ce que tes enfants apprennent en te regardant

Tes enfants observent tout. Quand tu salues la voisine, quand tu remercies le chauffeur de bus, quand tu discutes avec un autre parent au parc, ils apprennent ce qu’est le lien aux autres. Bien plus qu’avec tous les « dis bonjour à la dame » du monde.

Le défi peut d’ailleurs devenir un jeu de famille. Chaque soir, au dîner, chacun raconte son petit lien du jour : un sourire échangé, un copain aidé, une conversation inattendue. Une façon simple de montrer que les autres comptent, et que l’on peut aller vers eux.

Quand la solitude pèse trop

Les petits liens font du bien, mais ils ne remplacent pas un vrai soutien quand la situation est lourde. Si tu te sens isolé(e) depuis longtemps, si la solitude s’accompagne d’une tristesse qui ne passe pas ou d’un épuisement profond, parles-en à ton médecin ou à un psychologue. Des associations de soutien à la parentalité et des lieux d’accueil parents-enfants existent aussi dans de nombreuses villes : ce sont souvent de très bons endroits pour commencer à recréer un village.

Et si ta fatigue vient aussi d’autres besoins négligés, comme le repos ou le temps pour toi, mon article sur les besoins des parents épuisés peut t’aider à y voir plus clair.

Sources

  • Hrdy, S. B. (2009). Mothers and others: The evolutionary origins of mutual understanding. Cambridge : Harvard University Press. (en français : Comment nous sommes devenus humains, L’Instant présent, 2016)
  • Roskam, I., Aguiar, J., Akgun, E. et al. (2021). Parental burnout around the globe: A 42-country study. Affective Science, 2(1), 58-79.
  • Sandstrom, G. M. et Dunn, E. W. (2014). Social interactions and well-being: The surprising power of weak ties. Personality and Social Psychology Bulletin, 40(7), 910-922.
  • Sandstrom, G. M. et Dunn, E. W. (2014). Is efficiency overrated? Minimal social interactions lead to belonging and positive affect. Social Psychological and Personality Science, 5(4), 437-442.
  • Epley, N. et Schroeder, J. (2014). Mistakenly seeking solitude. Journal of Experimental Psychology: General, 143(5), 1980-1999.
  • Holt-Lunstad, J., Smith, T. B. et Layton, J. B. (2010). Social relationships and mortality risk: A meta-analytic review. PLoS Medicine, 7(7), e1000316.
  • Coan, J. A., Schaefer, H. S. et Davidson, R. J. (2006). Lending a hand: Social regulation of the neural response to threat. Psychological Science, 17(12), 1032-1039.

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