Êtes-vous un adulte roi ? Le petit test que personne n’ose passer
Tout le monde connaît « l’enfant roi » (qu n’existe pas vraiment mais bon, jouons le jeu). On le repère au supermarché, on le diagnostique à la table du repas de famille, on le commente en trois lignes sous une vidéo. En revanche, personne n’a jamais entendu parler de son voisin de palier : l’adulte roi. C’est dommage, parce qu’il est nettement plus répandu et beaucoup plus puissant. Et nuisible pour la société.
Scène classique. Un enfant de 4 ans hurle dans un rayon de supermarché parce qu’il voulait le chariot rouge. Trois secondes suffisent : « Ah, encore un enfant roi. De mon temps, ça ne se passait pas comme ça. »
Autre scène, même magasin, dix minutes plus tard. Un adulte de 47 ans hausse le ton à la caisse parce qu’une promotion n’a pas été appliquée, coupe la parole à la caissière, soupire bruyamment et repart en marmonnant. Personne ne dit « Ah, encore un adulte roi. »
Pourtant, l’un des deux a un cortex préfrontal entièrement terminé. Et ce n’est pas celui qui voulait le chariot rouge.
Note : Cet article n’est pas là pour culpabiliser, bien au contraire. Si tu te reconnais dans le test qui suit, c’est probablement parce que tu es un adulte normal, élevé dans une culture qui a rendu tout ça parfaitement invisible. Le but, c’est juste de rendre visible.
Petit préalable : « enfant roi » n’est pas un diagnostic
Commençons par le plus embêtant. « Enfant roi » ne figure dans aucune classification médicale. Ni dans le DSM-5, ni dans la CIM-11. Ce n’est ni un trouble, ni un syndrome, ni une catégorie clinique. C’est une expression de conversation, popularisée par des essais grand public, et qui a l’immense avantage de tout expliquer en deux mots sans jamais rien démontrer. Bref, pas très rationnelle comme approche.
Ce qui existe, en revanche, et qui est documenté depuis 1978, c’est l’inverse : l’adultisme. Le terme a été posé par le psychologue Jack Flasher dans la revue Adolescence, et repris depuis par la sociologie de l’enfance. John Bell en donne en 1995 une définition redoutablement simple :
« Des comportements et des attitudes fondés sur l’idée que les adultes valent mieux que les jeunes, et qu’ils sont autorisés à agir sur eux sans leur accord. »
Traduction pratique : il s’agit de tous ces gestes qu’on s’autorise avec un enfant, et qu’on ne s’autoriserait jamais avec un collègue, un ami, ou même un inconnu dans le métro. Ils sont tellement banals qu’on ne les voit plus. D’où le test.
Le test : comptez vos points, honnêtement
Un point par situation dans laquelle tu te reconnais, ne serait-ce qu’une fois dans le mois. Pas de triche, personne ne regarde.
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Tu entres dans sa chambre sans frapper. Mais quand il ouvre la porte de la salle de bain pendant que tu y es, c’est un scandale.
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Tu lui coupes la parole en plein milieu d’une histoire de dinosaure. Puis tu lui expliques qu’on ne coupe pas la parole.
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Tu lui as dit « on part dans cinq minutes ». C’était il y a quarante minutes. Mais quand lui dit « deux minutes », c’est de la mauvaise volonté.
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Il demande « pourquoi ? ». Tu réponds « parce que c’est comme ça ». Ton chef te répond ça lundi matin, tu postules ailleurs mardi.
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Tu lui demandes de se calmer et de ne pas crier. En criant.
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Tu éteins la tablette sans prévenir, en plein épisode. Si on faisait ça à ton film à douze minutes de la fin, tu appellerais ça une agression.
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Tu exiges qu’il fasse un bisou à quelqu’un qu’il ne connaît pas bien. Toi, tu tends la main. Ou détournes le regard nonchalamment…
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Tu commentes son assiette, son ventre, ses cheveux ou sa taille. Devant du monde. En riant.
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Tu racontes une anecdote gênante sur lui aux invités pendant qu’il est dans la pièce, rouge jusqu’aux oreilles.
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Tu attends une obéissance immédiate à ta demande. La sienne peut attendre, tu es occupé.
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Il t’arrive de bouder, de claquer une porte ou de faire la tête pendant une heure. Chez lui, ça s’appelle un caprice. Chez toi, c’est « j’ai eu une journée difficile ».
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Tu prends une décision qui le concerne directement — activité, coupe de cheveux, vêtements, week-end — sans même lui poser la question.
Ton résultat
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0 à 2 points : Soit tu vis avec un enfant depuis moins de trois jours, soit tu as arrondi les angles. Repasse le test ce soir, après le moment du bain. (en vrai je vous aime ❤️ et c’est un super score😊)
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3 à 6 points : Couronne discrète, portée de bonne foi. Tu es exactement dans la moyenne des parents français, ce qui n’est ni une faute ni une excuse.
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7 à 10 points : Le sceptre commence à dépasser du sac à dos.
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11 à 12 points : Sire, dame. Je m’incline humblement devant le roi/la reine.
Important : aucun de ces douze items ne fait de toi un mauvais parent. Ce sont des automatismes culturels, transmis, jamais interrogés. Les voir, c’est déjà 90 % du travail.
Le retournement : appliquons la grille de « l’enfant roi » aux adultes
Reprenons les critères habituels de l’enfant roi, tels qu’on les entend : il veut tout, tout de suite ; il ne supporte pas la frustration ; il hausse le ton pour obtenir gain de cause ; il coupe la parole ; il impose ses règles aux autres ; il n’écoute pas ; il boude quand ça ne va pas dans son sens.
Maintenant, coche mentalement combien de ces critères tu as observés chez un adulte cette semaine. Dans une file d’attente, dans une réunion, dans un embouteillage, dans un fil de commentaires. Probablement les sept.
La différence n’est pas dans le comportement. Elle est dans l’équipement neurologique disponible pour le maîtriser.
Ce que la neurobiologie du développement documente : Le cortex préfrontal — la région qui permet d’inhiber une impulsion, d’attendre, de nuancer, de se raisonner — est la dernière structure cérébrale à parvenir à maturité. Sa maturation fonctionnelle se poursuit jusqu’au milieu de la vingtaine. Autrement dit : un enfant de 4 ans qui hurle pour un chariot rouge fait exactement ce que son cerveau peut faire à cet instant. Un adulte de 47 ans qui hurle à la caisse, lui, dispose de tout l’outillage nécessaire pour faire autrement. Et le fait quand même.
Le psychologue Stuart Shanker propose une distinction qui change tout : entre le misbehaviour (le comportement volontaire, choisi, calculé) et le stress behaviour (le comportement produit par un système nerveux débordé). L’immense majorité de ce qu’on appelle « caprice », « provocation » ou « test des limites » chez un jeune enfant relève de la seconde catégorie. Ce n’est pas une stratégie. C’est une saturation.
Un enfant qui s’effondre au supermarché ne fait pas un coup d’État. Il fait une descente de stress dans un environnement bruyant, éclairé au néon, à 18h30, après sept heures de collectivité.
Et si on regardait les chiffres ?
Le récit de « l’enfant roi » repose sur une image : des enfants tout-puissants et des parents écrasés, dépossédés de leur autorité. C’est une histoire séduisante. Elle a un seul défaut : les données disent l’inverse.
Le baromètre de la Fondation pour l’Enfance réalisé avec l’IFOP en 2026 indique que 84 % des parents déclarent avoir eu recours à au moins un acte de violence éducative ordinaire, et 41 % à une violence physique. Ces chiffres décrivent une société où le rapport de force reste massivement du côté des adultes — et où il s’exerce, très concrètement, sur des corps d’enfants.
On peut difficilement soutenir en même temps que les enfants ont pris le pouvoir et que huit parents sur dix les frappent, les crient ou les humilient au moins une fois.
Quant à l’argument de fond — « un peu de fermeté physique, ça n’a jamais tué personne, et ça calme » — c’est probablement la question la mieux étudiée de toute la psychologie de l’éducation. La méta-analyse de référence d’Elizabeth Gershoff et Andrew Grogan-Kaylor, publiée en 2016 dans le Journal of Family Psychology, a agrégé 111 tailles d’effet portant sur 160 927 enfants. Résultat : 13 des 17 résultats analysés sont significatifs, et tous vont dans le sens d’un risque accru — davantage d’agressivité, davantage de comportements antisociaux, davantage de difficultés de santé mentale, moins d’intériorisation des règles.
Une revue systématique publiée dans The Lancet en 2021 (Heilmann et coll.) aboutit à la même conclusion : aucun bénéfice détectable, des effets délétères constants.
Ce qui produit « l’enfant tyran » tant redouté, statistiquement, ce n’est donc pas l’excès de douceur. C’est plutôt l’excès de coups.
Rappel juridique : depuis la loi du 10 juillet 2019, l’article 371-1 du Code civil dispose que l’autorité parentale s’exerce sans violences physiques ni psychologiques. Ce n’est pas une opinion éducative. C’est le droit français.
« Alors quoi, plus aucune limite ? »
C’est la question qui arrive toujours à ce moment-là, et elle est légitime. La réponse est non, et c’est même exactement l’inverse.
Renoncer à l’adultisme, ce n’est pas renoncer au cadre. C’est renoncer à l’arbitraire. Nuance considérable.
Un enfant a besoin de règles claires, prévisibles, tenues. Elles le sécurisent, elles réduisent sa charge mentale, elles lui évitent d’avoir à arbitrer des décisions qu’aucun cerveau de 6 ans ne devrait avoir à arbitrer. La littérature en psychologie du développement est constante sur ce point depuis les travaux de Diana Baumrind : le style éducatif associé aux meilleurs résultats n’est ni l’autoritarisme, ni le laisser-faire, mais la combinaison d’exigences élevées et de chaleur relationnelle élevée.
La différence tient en une phrase :
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L’adulte cadrant dit : « Non, et voilà pourquoi. »
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L’adulte roi dit : « Non, parce que c’est moi qui décide. Tu seras puni.e si tu ne m’obéis pas. »
Dans les deux cas, la réponse est non. Dans un seul des deux, l’enfant apprend quelque chose.
7 gestes pour déposer la couronne
Rien d’héroïque ici. Ce sont des micro-ajustements, applicables dès ce soir, et qui coûtent essentiellement de l’attention.
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Frapper avant d’entrer dans une pièce où est l’enfant/l’adolescent. 3 secondes. Le message : cet espace t’appartient un peu.
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Annoncer les transitions au lieu de les imposer. « Dans dix minutes on éteint comme on a prévu ensemble», puis « dans deux minutes ». Le cerveau immature déteste les ruptures brutales, le tien aussi, d’ailleurs.
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Répondre au « pourquoi ». Une phrase suffit. « Parce qu’il est tard et que ton corps a besoin de dormir pour grandir. Regarde où nous en sommes du rituel du soir.» Ce n’est pas négocier, c’est expliquer et inviter à la coopération.
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Le bisou n’est jamais dû. « Tu préfères un bisou, un check, un signe de la main ? pour dire bonjour ? » Un enfant à qui l’on apprend que son corps lui appartient est mieux protégé. Voir cet article.
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Ne pas commenter/moquer son corps. Ni en public, ni en privé, ni « pour rire ». Ce type de remarque se loge très durablement et entame l’estime de soi.
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Réparer après un dérapage. Les travaux d’Edward Tronick sur la rupture et la réparation du lien sont formels : ce qui construit la sécurité, ce n’est pas l’absence de raté, c’est la réparation qui suit. « J’ai crié, ce n’était pas contre toi, j’étais débordé. Je te présente mes excuses. »
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Changer la phrase intérieure. Remplacer « il me teste » par « il est débordé par son émotion/ son stress ». Un seul mot change, et toute la réponse qui suit change avec lui.
Pour finir
Il existe des enfants qui ont besoin d’un cadre plus solide ou plus flexible, d’adultes plus disponibles , parfois d’un accompagnement spécialisé. Cela existe, cela se travaille, et n’a rien de honteux.
Mais « enfant roi » n’explique rien. C’est un mot qui ferme la porte au moment précis où il faudrait l’ouvrir. Il transforme un enfant débordé en petit tyran, une difficulté en défaut de caractère, et un problème d’adultes en faute d’enfant. Cette croyance est un frein dans la relation parent/enfant car elle alimente la peur, le contrôle et la méfiance.
Dans une relation où l’un mesure 1m10, ne peut pas partir, ne dispose d’aucun revenu, d’aucun recours et d’aucun cortex préfrontal terminé — et où l’autre a tout cela — la question de savoir qui règne est assez vite tranchée. L’adulte a un sérieux avantage sur l’enfant. Et cet avantage doit servir à la protection et la sécurité. Pas à la coercition et au rapport de force.
La bonne nouvelle, c’est que la couronne se retire très facilement. Il suffit de s’apercevoir qu’on la porte. Et de stopper ces jugements hérités des anciennes générations.
Sources
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Flasher, J. (1978). Adultism. Adolescence, 13(51), 517-523.
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Bell, J. (1995). Understanding Adultism : A Major Obstacle to Developing Positive Youth-Adult Relationships. YouthBuild USA.
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Gershoff, E. T. & Grogan-Kaylor, A. (2016). Spanking and Child Outcomes : Old Controversies and New Meta-Analyses. Journal of Family Psychology, 30(4), 453-469. (111 tailles d’effet, 160 927 enfants.)
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Heilmann, A. et coll. (2021). Physical punishment and child outcomes : a narrative review of prospective studies. The Lancet, 398(10297), 355-364.
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Shanker, S. (2016). Self-Reg : How to Help Your Child (and You) Break the Stress Cycle. Penguin.
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Tronick, E. (2007). The Neurobehavioral and Social-Emotional Development of Infants and Children. W. W. Norton.
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Baumrind, D. (1971). Current patterns of parental authority. Developmental Psychology Monographs, 4(1).
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Fondation pour l’Enfance / IFOP (2026). Baromètre sur les violences éducatives ordinaires en France.
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Loi n° 2019-721 du 10 juillet 2019 relative à l’interdiction des violences éducatives ordinaires — article 371-1 du Code civil.
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