L’adultisme au quotidien : le repérer chez soi (sans culpabiliser) et le transformer
Il est 18 h. Ton enfant est en plein jeu ; tu décides qu’on part et tu l’en arraches sans prévenir. Deux minutes plus tard, tu lui enfiles son manteau sans lui demander s’il a froid, tu réponds à sa place à la question de la voisine, puis tu lui dis « fais un bisou à tata ».
Rien de dramatique. Aucune violence (du moins d’apparence). Et pourtant, aucun de ces gestes, tu ne te les autoriserais avec un adulte que tu respectes. Ce décalage a un nom : l’adultisme. Et une bonne nouvelle avant de commencer : on l’a pratiquement tous fait à un certain degré. Ce ne sont pas des fautes, ce sont des automatismes hérités. Le but de cet article n’est pas de te culpabiliser, mais de te donner des repères concrets pour en repérer quelques-uns et les remplacer, en douceur.
C’est quoi, l’adultisme ?
C’est la tendance, souvent inconsciente, à traiter un enfant comme un être inférieur plutôt que comme une personne à part entière : décider à sa place par commodité, minimiser ce qu’il ressent, ne pas lui accorder le respect qu’on accorderait à un autre adulte. L’adultisme, c’est le terreau invisible dans lequel poussent les violences éducatives ordinaires (VEO).
Le petit test qui change tout
Avant d’agir, pose-toi une seule question : « Est-ce que je ferais, ou dirais, exactement la même chose à un adulte que je respecte ? »
Si la réponse est non, tu tiens probablement un réflexe adultiste. Ce test ne remplace pas ton autorité de parent : il t’aide juste à repérer les moments où le pouvoir glisse vers le manque de respect.
6 situations du quotidien à repérer et transformer
Pas besoin de tout changer d’un coup. Choisis-en une seule pour commencer.
1. Interrompre son jeu sans transition
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Le réflexe : il est plongé dans son jeu, tu décides qu’on part maintenant et tu l’en arraches d’un coup, sans prévenir. « Allez, on y va, tout de suite. »
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Ce que ça lui apprend : ce qui m’occupe n’a aucune importance, on peut disposer de mon temps sans même me prévenir.
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À la place : annonce la transition à l’avance. « Dans cinq minutes on range : tu finis ta tour et on y va. » Un adulte en plein travail, tu le préviendrais avant de le déranger ; le jeu d’un enfant est tout aussi sérieux pour lui.
2. Décider à sa place « parce que c’est plus simple »
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Le réflexe : tu choisis ses habits, tu tranches à sa place sur des choses qui le concernent, par gain de temps.
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Ce que ça lui apprend : mon avis sur ma propre vie ne compte pas.
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À la place : laisse-lui les choix qui n’engagent ni sa sécurité ni le cadre. « Tu mets le pull rouge ou le bleu ? » Sur le fond, tu guides ; sur la forme, tu lui rends du pouvoir sur ce qui le regarde et il apprend à décider et développe son autonomie.
3. Parler de lui à la troisième personne, devant lui
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Le réflexe : « Oh, lui, il est timide, il ne dit jamais bonjour. » — pendant qu’il est juste là, à côté.
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Ce que ça lui apprend : on peut me réduire à une étiquette, comme si je n’entendais pas.
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À la place : parle-lui à lui, ou pas de lui du tout. « Tu as besoin d’un peu de temps avant de dire bonjour, c’est ok. » Devant un adulte, tu ne le décrirais pas à voix haute comme s’il était transparent.
4. Forcer les marques d’affection
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Le réflexe : « Allez, fais un bisou à mamie. » même quand il se recroqueville.
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Ce que ça lui apprend : mon corps ne m’appartient pas vraiment, je dois dire oui pour faire plaisir.
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À la place : propose sans imposer. « Tu veux faire un bisou, un check ou juste un coucou de la main ? » Respecter son « non » sur son propre corps, c’est poser très tôt les bases du consentement.
5. « Parce que c’est comme ça, un point c’est tout »
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Le réflexe : couper court à toute question par l’argument d’autorité pur. « C’est moi qui décide. »
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Ce que ça lui apprend : on obéit à la force, pas à la raison.
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À la place : tu peux tenir ta décision et l’expliquer en une phrase. « On rentre maintenant parce qu’il fait nuit et que je veux qu’on soit en sécurité. » La décision reste la tienne ; la raison, elle, se partage.
6. Ne pas s’excuser quand on a eu tort
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Le réflexe : tu t’es emporté, tu l’as accusé injustement… et tu passes à autre chose sans un mot.
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Ce que ça lui apprend : les adultes n’ont jamais à réparer, seuls les enfants s’excusent.
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À la place : « Je me suis énervé trop fort tout à l’heure, je suis désolé. Ce n’était pas contre toi. » T’excuser ne t’affaiblit pas : tu lui montres, en vrai, comment on répare une relation.
Attention : l’autorité n’est pas de l’adultisme
Sortir de l’adultisme, ce n’est pas tout laisser faire ni négocier chaque limite. L’asymétrie entre toi et ton enfant est normale et même nécessaire : tu es là pour le protéger, poser un cadre ou des repères, dire « non », … satisfaire ses besoins fondamentaux.
L’adultisme commence ailleurs : quand le pouvoir s’exerce de façon injustifiée ou irrespectueuse — par facilité, par habitude, ou pour affirmer qu’on est le plus fort. La question n’est jamais « est-ce que je commande ? » mais « est-ce que je respecte ? ». La clé pour sortir de ce rapport de domination est la coopération, dans l’intention et dans les actes.
Pourquoi c’est pertinent
Le mot « adultisme » vient des mouvements de défense des droits de l’enfant : c’est un regard sociologique sur un rapport de pouvoir, pas une trouvaille des neurosciences. Mais les deux se rejoignent. Un enfant qui se sent écouté, respecté et pris au sérieux construit un attachement plus sécure et une meilleure estime de lui-même. À l’inverse, les micro-manques de respect répétés forment le lit dans lequel s’installent, presque naturellement, les violences éducatives ordinaires.
C’est aussi la logique de la loi française : depuis 2019, l’article 371-1 du Code civil précise que l’autorité parentale s’exerce sans violences physiques ni psychologiques. Repérer l’adultisme, c’est agir en amont, bien avant que la tension ne dérape.
Par où commencer ?
Ne vise pas la perfection. Choisis une seule situation de la liste, celle qui te parle le plus, et observe-toi pendant une semaine — sans te juger. Repérer un réflexe, c’est déjà être en train de le transformer. Le reste viendra tout seul, un petit « oui, je te vois » à la fois.
Pour aller plus loin :
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John Bell, Understanding Adultism — texte de référence sur le concept.
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Convention internationale des droits de l’enfant (CIDE, 1989) — droit de l’enfant à être entendu (art. 12).
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Article 371-1 du Code civil (loi du 10 juillet 2019) — interdiction des violences éducatives.
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