Publier des photos de ton enfant sur les réseaux sociaux : et si on lui demandait son avis ?

Imagine la scène. Tu es à un repas de famille. Quelqu’un te prend en photo à ton insu : la bouche pleine, les yeux mi-clos, en plein fou rire. Le soir même, tu découvres que cette photo a été publiée en mode public. Elle circule. Des inconnus la commentent, la partagent, l’enregistrent. Personne ne t’a demandé ton avis. Et quand tu protestes, on te répond en riant : « Oh ça va, elle est mignonne cette photo ! »

Ce sentiment de dépossession, aucun adulte ne l’accepterait. Pourtant, c’est exactement ce que vivent des millions d’enfants, chaque jour, photographiés et publiés par les adultes autour d’eux. Avec deux différences de taille : eux ne peuvent pas protester… et leurs images courent des risques bien plus graves que les nôtres. Une photo d’enfant publiée publiquement peut être récupérée, détournée, détachée de son contexte — y compris par des personnes malveillantes.

Disons-le d’emblée : si tu as déjà publié des photos de tes enfants, c’est compréhensible. L’envie de partager vient de la fierté et de l’amour, et pendant des années, personne ne nous a expliqué ce que ces publications impliquaient réellement. Mais aujourd’hui, nous savons. Et une question mérite d’être posée calmement : publier publiquement l’image de son enfant sans son accord, n’est-ce pas une forme d’adultisme ?

L’adultisme, c’est quoi déjà ?

L’adultisme, c’est cette habitude culturelle qui consiste à considérer que l’adulte peut décider à la place de l’enfant, sans le consulter, simplement parce qu’il est adulte. Non pas pour protéger l’enfant (c’est notre rôle), mais par réflexe de pouvoir : « c’est mon enfant, donc je fais ce que je veux ».

Or, l’image d’un enfant ne nous appartient pas. Elle lui appartient. Nous en sommes les gardiens, pas les propriétaires. Publier publiquement une photo ou une vidéo de lui, c’est disposer de quelque chose qui est à lui, pour un bénéfice qui est à nous (les réactions, les commentaires, le lien social… et parfois de l’argent ). C’est exactement l’asymétrie qui définit l’adultisme.

La question à se poser n’est pas « Ai-je le droit de publier cette photo ? » mais « Est-ce son choix ? »

Pourquoi un enfant ne peut pas consentir (même s’il dit oui)

On pourrait se dire : « Je lui ai demandé, il était d’accord ! ». C’est déjà un beau réflexe de respect. Mais un consentement, pour être valable, doit être libre et éclairé. Et un enfant ne dispose pas des informations nécessaires pour mesurer ce qu’implique une publication publique :

  • La permanence : une image publiée peut être copiée, enregistrée, republiée. Même supprimée, elle peut continuer d’exister ailleurs.
  • L’audience réelle : un enfant imagine que la photo est vue par mamie et deux copains. En mode public, elle est accessible à des inconnus du monde entier.
  • Les usages futurs : reconnaissance faciale, entraînement d’intelligences artificielles, détournements, montages… Des usages que même nous, adultes, peinons à anticiper.
  • Son regard futur : l’enfant de 6 ans ne peut pas savoir ce que l’adolescent de 14 ans ressentira en découvrant ces images commentées par des centaines de personnes.

Autrement dit : l’enfant ne peut pas dire un « oui » éclairé, parce qu’il n’a ni la maturité cérébrale ni les informations pour comprendre la portée de sa décision. Décider à sa place en sachant cela, c’est utiliser notre avantage de connaissance contre son intérêt à long terme.

Ce que dit la loi (et c’est récent)

Depuis la loi du 19 février 2024 relative au droit à l’image des enfants, la protection de la vie privée de l’enfant fait explicitement partie de l’autorité parentale, inscrite à l’article 371-1 du Code civil — le même article qui, depuis 2019, affirme que l’autorité parentale s’exerce sans violences physiques ou psychologiques. Ce n’est pas un hasard : le législateur considère le respect de l’image de l’enfant comme une composante du respect de l’enfant tout court.

Cette loi précise que les parents associent l’enfant aux décisions concernant son image, selon son âge et son degré de maturité. Elle s’inscrit dans la droite ligne de la Convention internationale des droits de l’enfant (CIDE), ratifiée par la France en 1990, dont trois articles éclairent directement notre sujet :

<
  • Article 16 : nul enfant ne peut faire l’objet d’immixtions arbitraires dans sa vie privée, et il a droit à la protection de la loi contre de telles atteintes. C’est le fondement de son droit à l’image.
  • Article 12 : l’enfant capable de discernement a le droit d’exprimer librement son opinion sur toute question qui le concerne, et cette opinion doit être dûment prise en considération. Publier son image sans lui demander son avis, c’est précisément ignorer ce droit — le cœur de l’adultisme.
  • Article 3 : l’intérêt supérieur de l’enfant doit être une considération primordiale dans toute décision le concernant. Or, une publication publique sert d’abord un intérêt d’adulte (lien social, fierté, réactions)… pas le sien.

Quelques repères chiffrés : on estime qu’un enfant apparaît en moyenne sur environ 1 300 photos en ligne avant ses 13 ans. Et selon l’association L’Enfant Bleu, environ 50 % des photos qui circulent sur les forums pédocriminels sont des clichés publiés en toute innocence par des parents sur leurs réseaux sociaux. Non pas pour nous faire peur : pour nous informer. C’est précisément cette information qui manque à nos enfants pour consentir… et qui nous manquait à nous aussi. C’est pourquoi la recommandation est claire : l’image de nos enfants n’a pas sa place en public sur Internet.

La règle simple : on ne publie pas publiquement

Il ne s’agit pas de renoncer à partager notre fierté et notre joie avec nos proches. Il s’agit de retenir une règle claire — le visage et l’image de nos enfants ne se publient pas en mode public — et de partager autrement :

  • Privilégier les canaux privés : album photo partagé avec la famille, groupe de messagerie restreint, plutôt qu’un profil public.
  • Choisir des images qui ne l’identifient pas : de dos, de loin, visage masqué par un émoji… L’émotion du moment passe, sans exposer son visage.
  • Lui demander son avis dès qu’il peut s’exprimer — et surtout, respecter son refus sans négocier. Un « non » respecté aujourd’hui, c’est un enfant qui apprend que son corps et son image lui appartiennent. Une leçon précieuse pour toute sa vie.
  • Faire le tri rétrospectivement : on peut supprimer ou passer en privé d’anciennes publications. Il n’est jamais trop tard pour ajuster.
  • En parler avec lui : expliquer pourquoi on ne publie pas son visage, c’est aussi l’éduquer à protéger sa propre image plus tard, quand il aura ses propres comptes.

📚 Une ressource précieuse pour en parler en famille L’association L’Enfant Bleu a créé un livre jeunesse gratuit et malin : « La Folle aventure du doudou d’Emma ». En apparence, c’est l’histoire d’un doudou si mignon que la maman d’Emma le photographie et le partage sans cesse sur les réseaux… jusqu’à ce que ses photos attirent des « fans de doudous » du monde entier. En postface, les parents sont invités à relire l’histoire en remplaçant le doudou par leur propre enfant. L’e-book est téléchargeable gratuitement sur enfantbleu.org.

L’essentiel à retenir

Respecter un enfant, ce n’est pas seulement bannir les cris et les fessées. C’est aussi considérer que son image, son intimité et son histoire lui appartiennent. Quand nous publions publiquement sans son accord éclairé — qu’il ne peut pas donner —, nous décidons à sa place de quelque chose qui le suivra toute sa vie. C’est en cela que le partage public relève de l’adultisme : non par mauvaise intention, mais par habitude de disposer de l’enfant.

Nos enfants ne sont pas du contenu. Leur image est à eux. Nous en sommes les gardiens.

Sources : Loi n° 2024-120 du 19 février 2024 (art. 371-1 et 372-1 du Code civil) ; Convention internationale des droits de l’enfant ; L’Enfant Bleu ; Children’s Commissioner for England (2018).

La folle aventure du doudou d’Emma est disponible ici gratuitement. 


En savoir plus sur Papa positive !

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

<

Ajouter un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *