« J’ai reçu des fessées et je m’en suis pas mal sorti. »

« J’ai reçu des fessées et je m’en suis pas mal sorti. » : C’est peut-être vrai. Et pourtant, cette phrase mérite qu’on s’y arrête — sans culpabiliser personne, avec juste ce que la science dit aujourd’hui.

 

Cette phrase, tu l’as sûrement entendue — ou peut-être pensée toi-même. Elle n’est pas dite avec malveillance. Souvent, elle vient d’une intention sincère : défendre ses parents, se défendre soi. Alors plutôt que de la balayer, prenons-la au sérieux.

C’est l’une des phrases les plus courantes dans les discussions sur l’éducation bienveillante. Elle surgit dans les commentaires, aux repas de famille, parfois dans notre propre tête. Et elle a quelque chose de rassurant, il faut le reconnaître.

Mais voilà : elle est à la fois vraie et insuffisante. Et c’est précisément ce paradoxe qui vaut la peine d’être exploré.

Première chose : tu as peut-être raison

Soyons honnêtes. Si tu as grandi dans une famille qui t’aimait, qui t’a soutenu, qui t’a donné un cadre — et que tu as parfois reçu une fessée dans ce contexte — il est tout à fait possible que tu aies grandi de façon épanouie mais que la peur soit toujours présente.

La résilience humaine est réelle. Le cerveau a une capacité extraordinaire à se construire malgré des conditions imparfaites. Boris Cyrulnik a construit toute une œuvre sur ce sujet. Et tes parents t’aimaient probablement ou du moins ils avaient cette conception de l’attachement reproduisant ce qu’ils avaient eux-mêmes connu.

Cette phrase ne dit donc pas « mes parents étaient mauvais ». Elle dit « j’ai survécu, je suis là ». C’est vrai, et ça compte.

Deuxième point : « s’en sortir » est difficile à mesurer de l’intérieur

Voilà le point délicat. On ne peut pas facilement évaluer ce qu’on aurait pu être si les choses avaient été différentes. On n’a pas accès à la version alternative de soi-même.

Ce n’est pas un reproche. C’est juste une limite réelle de l’introspection. Quand quelque chose a été notre norme depuis l’enfance, le cerveau le perçoit comme « banal » — même si des traces sont là, moins visibles parce qu’on n’a pas de point de comparaison. Certains sont même agressifs quand une comparaison intervient dans une conversation. C’est un mélange de mécanisme de défense des croyances personnelles, un filtre du psychotraumtisme et une loyauté envers des parents qui ont usé de violences sans les reconnaître comme telles.

Ce que disent les neurosciences

Des études en imagerie cérébrale montrent que les punitions corporelles, même légères, activent dans le cerveau de l’enfant les mêmes zones associées à la menace et à la douleur sociale que d’autres formes de violence. Ce n’est pas une question d’intention parentale — c’est une réponse automatique du système nerveux.

Une méta-analyse publiée dans Lancet (2021) portant sur plus de 400 000 enfants dans 62 pays confirme que les punitions corporelles sont associées à une augmentation des comportements agressifs, de l’anxiété et d’une moins bonne santé mentale à long terme — indépendamment du contexte culturel.

Troisième chose : le biais du survivant

Il y a un mécanisme cognitif bien connu qu’on appelle le biais du survivant : on entend les témoignages de ceux qui « s’en sont sortis », pas de ceux que les mêmes pratiques ont abîmés de façon moins visible — ou plus durable.

Ce qu’on entend :« J’ai reçu des fessées et je m’en suis bien sorti — je suis équilibré, je travaille, j’ai une famille. »

<

Ce qu’on entend moins :« J’ai reçu des fessées et aujourd’hui j’ai du mal à gérer ma colère. Ou à poser des limites sans crier. Ou à faire confiance. »

Les deux sont vrais. Les deux coexistent. L’un est simplement plus visible que l’autre.

80% des adultes ayant vécu des VEO dans l’enfance reproduisent ces mêmes pratiques avec leurs propres enfants — non par malveillance, mais parce que le cerveau normalise ce qu’il a vécu de façon répétée et modélise un schéma de réaction.

Quatrième chose : la vraie question n’est pas « est-ce que ça m’a détruit ? »

C’est là que le débat se déplace. La question pertinente aujourd’hui n’est plus « est-ce que les fessées font des adultes brisés ? » Elle est :

Maintenant qu’on dispose d’outils tout aussi efficaces pour poser des limites, développer l’autorité et accompagner les comportements difficiles — sans recourir à la douleur physique — pourquoi continuer ?

Tes parents ont fait avec ce qu’ils savaient ou pouvaient. Dans leur époque, avec leurs ressources, leurs propres blessures non traitées. Ce n’est pas un procès qu’on leur fait.

Mais toi, tu as accès à autre chose. Et cette phrase — « j’ai reçu des fessées et je m’en suis pas mal sorti » — mérite peut-être d’être complétée par une autre : « Et moi, j’ai le choix de faire différemment. »

Ce que tu peux faire, concrètement

Quand la frustration monte et que la main part plus vite que la réflexion, voici trois phrases à avoir en tête :

Quand tu sens la tension monter« Je dois sortir trente secondes. Je reviens. »
(Mettre de la distance physique, c’est protéger l’enfant ET soi.)
Après un débordement« J’ai réagi trop fort. Ce n’est pas toi le problème, c’est moi qui n’ai pas su gérer ma colère. »
(La réparation efface rarement l’acte, mais elle reconstruit la confiance.)
Pour poser une limite (ou offrir des repères) sans punition physique« Stop. Ce comportement n’est pas acceptable. Je ne suis pas d’accord. »
(La fermeté et la violence sont deux choses distinctes.)

Le mot de la fin

« Je m’en suis pas mal sorti » dit quelque chose de vrai sur ta résilience. Peut-être aussi sur l’amour de tes parents, maladroit mais réel.

Ce que les neurosciences ajoutent aujourd’hui, c’est simplement ceci : la douleur physique n’est pas un outil éducatif. Elle a des effets sur le cerveau en développement — même légère, même rare.

Ce n’est pas un jugement sur ton passé. C’est une invitation à regarder ce que tu veux transmettre, toi, maintenant que tu as le choix.

Élever un enfant sans lui faire peur de ses propres parents — c’est possible. Et ça commence souvent par une seule décision.

Sources & références :
• Gershoff & Grogan-Kaylor, « Spanking and Child Outcomes », Journal of Family Psychology, 2016.
• Hillis et al., « Global Prevalence of Past-year Violence Against Children », Lancet, 2016.
• Catherine Gueguen, Pour une enfance heureuse, Robert Laffont, 2014.
• Boris Cyrulnik, Un merveilleux malheur, Odile Jacob, 1999.
• Daniel Siegel & Mary Hartzell, Parenting from the Inside Out, 2003.

 

À lire aussi:

Olivier Maurel et le combat contre les Violences Éducatives Ordinaires (VEO)

<
Tags:

Ajouter un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *