« Une petite fessée n’a jamais tué personne » : pourquoi les violences éducatives sont encore banalisées, et ce qu’elles font vraiment aux enfants

Depuis 2019, la loi française est claire : l’autorité parentale s’exerce sans violences physiques ni psychologiques. Pourtant, sept ans plus tard, une part importante des parents continue de penser qu’une claque ou une fessée « remet les idées en place ». Cette banalisation a un coût, et la recherche le mesure de mieux en mieux.

De quoi parle-t-on quand on parle de violences éducatives ordinaires ?

On appelle violences éducatives ordinaires (VEO) toutes ces violences que l’on exerce sur un enfant « pour son bien », avec l’intention de l’éduquer. Le mot important, c’est ordinaires : elles sont tellement courantes qu’on ne les voit plus comme des violences.

Il y a les violences physiques, bien sûr : la fessée, la claque, la tape sur la main, le tirage d’oreille, le fait de secouer un enfant ou de le saisir brutalement par le bras. Mais il y a aussi, et on en parle beaucoup moins, les violences psychologiques : les cris, les menaces (« si tu continues, je t’abandonne ici »), les humiliations, les moqueries devant les autres, le chantage affectif, les comparaisons (« ta sœur, elle, elle est sage »), les étiquettes (« t’es vraiment insupportable »), ou encore l’isolement punitif où l’enfant est privé de lien au moment même où il en a le plus besoin.

Aucun de ces gestes ne fait de toi un « mauvais parent ». La plupart d’entre nous les avons reçus, et beaucoup les reproduisent sans même y penser. C’est justement ça, la banalisation.

Une banalisation qui résiste, même à la loi

La loi du 10 juillet 2019, souvent appelée « loi anti-fessée », a inscrit dans le Code civil que l’autorité parentale s’exerce sans violences physiques ou psychologiques. La France devenait alors le 56e pays à interdire ces violences.

Sur le papier, le message est passé : selon le baromètre Ifop pour la Fondation pour l’Enfance publié en avril 2026, près de 7 parents sur 10 savent qu’une loi interdit les VEO. Mais dans les têtes, c’est une autre histoire. D’après ce même baromètre :

40 % des parents pensent qu’un enfant apprend ce qui est bien ou mal grâce aux punitions corporelles.
32 % estiment que certains enfants ont besoin de punitions corporelles pour bien se comporter.
25 % jugent que la fessée est une méthode efficace pour éduquer.
23 % considèrent que les parents qui utilisent des punitions corporelles ont raison de le faire.

La Fondation pour l’Enfance résume la situation ainsi : les VEO restent profondément banalisées, voire normalisées, parce qu’on continue de leur prêter des vertus éducatives.

Pourquoi on continue à y croire

Si ces pratiques tiennent bon, ce n’est pas par méchanceté. Plusieurs mécanismes se renforcent les uns les autres.

L’effet immédiat trompe. Après une claque ou un cri, l’enfant s’arrête souvent net. On en conclut que « ça marche ». En réalité, il s’arrête parce qu’il a peur, pas parce qu’il a compris. Son cerveau est passé en mode survie, et dans cet état, il n’apprend rien d’autre qu’à éviter la menace.

« J’en ai reçu et je m’en suis bien sorti. » C’est l’argument le plus fréquent, et le plus compréhensible. Remettre en question les gestes de nos parents, c’est toucher à quelque chose d’intime. Mais s’en être « bien sorti » ne prouve pas que ces gestes ont aidé : on s’en est peut-être sorti malgré eux, grâce à d’autres choses solides dans notre vie. Le baromètre de la Fondation pour l’Enfance montre d’ailleurs que les parents qui ont eux-mêmes subi des violences éducatives sont plus enclins à les reproduire.

La fatigue et l’absence d’alternatives. Beaucoup de parents savent que crier ou frapper n’est pas idéal, mais à 19 h, après une journée épuisante, face à un enfant qui refuse le bain pour la cinquième fois, le cerveau du parent aussi passe en mode survie. Sans autres outils, on retombe sur ce qu’on a appris.

La pression sociale. Le regard des autres au supermarché, le grand-parent qui lance « il te mène par le bout du nez », l’idée qu’un parent qui ne punit pas serait laxiste. Tout cela pousse à « reprendre la main » par la force.

Ce que dit la recherche sur les conséquences

Ça ne fonctionne pas, même à court terme

En 2016, Elizabeth Gershoff et Andrew Grogan-Kaylor ont publié la méta-analyse la plus complète jamais réalisée sur la fessée : 75 études, environ 160 000 enfants, cinquante ans de recherche. Ils ont volontairement exclu les violences graves pour ne garder que ce que la plupart des parents appellent « une simple fessée ». Résultat : la fessée était significativement associée à 13 des 17 conséquences étudiées, toutes défavorables, et à aucune amélioration de l’obéissance, ni à court ni à long terme.

En 2021, une revue publiée dans The Lancet par Anja Heilmann et ses collègues (dont Gershoff) a passé en revue 69 études qui ont suivi des enfants dans le temps. Aucune n’a montré d’effet positif des punitions physiques. Au contraire, elles prédisent une aggravation des problèmes de comportement, quel que soit le sexe de l’enfant, son origine ou le style éducatif général des parents. Les chercheurs relèvent aussi un effet « dose » : plus les punitions sont fréquentes, plus les conséquences sont marquées.

Plus d’agressivité, pas moins

C’est le paradoxe le plus documenté : frapper un enfant pour qu’il arrête de taper son frère augmente le risque qu’il tape à nouveau. L’enfant apprend par imitation. Quand l’adulte en qui il a le plus confiance règle un conflit par la force, il retient que la force est une manière légitime de régler les conflits. Les études associent les punitions corporelles à davantage d’agressivité, de comportements antisociaux et d’opposition.

Un cerveau qui apprend à vivre en alerte

Quand un enfant a peur de son parent, son organisme libère des hormones de stress comme le cortisol. Ponctuellement, ce système est utile. Mais quand la menace vient de la personne censée le protéger, et qu’elle se répète, l’enfant se retrouve dans une impasse : il ne peut ni fuir ni se défendre. Les travaux de Sonia Lupien sur le stress chronique montrent combien cette activation répétée pèse sur la mémoire, l’attention et la régulation émotionnelle.

En 2021, une équipe de Harvard menée par Jorge Cuartas et Katie McLaughlin a observé par IRM le cerveau d’enfants pendant qu’ils regardaient des visages exprimant la peur. Les enfants qui avaient reçu des fessées présentaient une réaction plus forte dans plusieurs zones du cortex préfrontal, notamment celles qui détectent les menaces. Un profil proche de celui observé chez des enfants victimes de maltraitance grave. Pour les chercheurs, la différence entre fessée et maltraitance relève davantage du degré que de la nature.

Concrètement, un enfant dont le cerveau est réglé sur « danger » aura plus de mal à se concentrer, à se calmer et à faire confiance. Ce sont justement les compétences qu’on espérait lui apprendre.

Les mots aussi laissent des traces

On oppose souvent la « vraie » violence, physique, à de simples paroles. Pourtant, les humiliations, les menaces et les cris répétés agissent sur le même système d’alarme. Un enfant à qui l’on répète qu’il est « nul » ou « méchant » finit par se construire autour de cette image. Les parents eux-mêmes le perçoivent : dans le baromètre 2026, ils associent les violences psychologiques à des effets délétères aussi souvent, voire un peu plus, que les violences physiques.

Un lien parent-enfant fragilisé

La conséquence la plus discrète est peut-être la plus importante. Un enfant qui a peur de son parent apprend à cacher ses erreurs plutôt qu’à les réparer, à mentir plutôt qu’à se confier. À l’adolescence, quand les vrais risques arrivent, c’est précisément ce lien de confiance qui protège. La revue du Lancet note aussi que les punitions physiques augmentent le risque que la situation familiale finisse suivie par les services de protection de l’enfance : la frontière entre « petite tape » et escalade est plus fine qu’on ne le croit.

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Sortir de la banalisation, sans culpabiliser

Lire tout ça peut faire mal, surtout si tu t’es reconnu dans certains gestes. Ce n’est pas le but. La culpabilité paralyse, alors que la prise de conscience permet d’avancer. Le cerveau d’un enfant est plastique, et un lien abîmé se répare. Quelques pistes concrètes :

Repérer tes moments à risque. Fatigue, faim, retard, bruit : la plupart des débordements arrivent dans les mêmes situations. Les identifier, c’est déjà pouvoir les anticiper.

Te calmer avant de répondre. Quand tu sens la colère monter, tu as le droit de dire « je suis trop énervé pour parler maintenant, je reviens dans deux minutes ». Ce n’est pas de la faiblesse, c’est un modèle de régulation pour ton enfant.

Poser des limites sans violence. Bienveillance ne veut pas dire absence de cadre. « Je ne te laisse pas taper ta sœur » en t’interposant calmement, c’est une limite ferme et respectueuse.

Réparer quand ça dérape. Tu vas crier encore, parfois. Revenir vers ton enfant pour lui dire « j’ai crié, ce n’était pas juste, je suis désolé » lui apprend que les adultes aussi se trompent et qu’on peut réparer.

Te faire aider. Si tu sens que tu n’y arrives pas seul, ce n’est pas un échec. Ton médecin, la PMI ou un lieu d’accueil enfants-parents peuvent t’accompagner. Et le 119 (Allô Enfance en danger), gratuit et ouvert 24 h/24, écoute aussi les parents qui sentent qu’ils débordent.

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Ce qui change quand on arrête

Renoncer aux violences éducatives, ce n’est pas renoncer à éduquer. C’est choisir d’apprendre à son enfant ce qu’on veut vraiment qu’il retienne : qu’on peut être en désaccord sans se faire mal, qu’on peut se tromper sans être humilié, et que les adultes qui l’aiment sont aussi ceux auprès de qui il est en sécurité.

« Une petite fessée n’a jamais tué personne », dit-on. C’est oublier qu’elle ouvre souvent la porte à une escalade, et qu’elle abîme ce qui ne se voit pas : la confiance, la sécurité, l’estime de soi. Surtout, la vraie question est de savoir ce qu’elle apprend à l’enfant. Et la recherche répond très clairement : rien de ce qu’on espérait.

Sources

Fondation pour l’Enfance & Ifop (2026). Baromètre des violences éducatives ordinaires, 3e édition, avec l’équipe de recherche Prévéo et la Fondation de l’Université de Bretagne Occidentale.

Gershoff, E. T., & Grogan-Kaylor, A. (2016). Spanking and child outcomes: Old controversies and new meta-analyses. Journal of Family Psychology, 30(4), 453–469.

Heilmann, A., Mehay, A., Watt, R. G., Kelly, Y., Durrant, J. E., van Turnhout, J., & Gershoff, E. T. (2021). Physical punishment and child outcomes: a narrative review of prospective studies. The Lancet, 398(10297), 355–364.

Cuartas, J., Weissman, D. G., Sheridan, M. A., Lengua, L., & McLaughlin, K. A. (2021). Corporal punishment and elevated neural response to threat in children. Child Development, 92(3), 821–832.

Loi n° 2019-721 du 10 juillet 2019 relative à l’interdiction des violences éducatives ordinaires (article 371-1 du Code civil).

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