Prendre son téléphone pour ne pas ressentir : l’évitement qu’on ne voit plus

Un désaccord au dîner. Un silence gênant. Une pointe de tristesse en fin de journée. Et cette main qui part vers la poche, avant même qu’on ait eu le temps de savoir ce qu’on ressentait. Ce geste minuscule est devenu l’une des stratégies émotionnelles les plus utilisées au monde. Et la recherche commence à mesurer ce qu’elle nous coûte.

Le geste qu’on ne voit plus

Observe-toi pendant une journée. Pas pour te juger : juste pour voir. Tu remarqueras probablement que tu ne prends pas ton téléphone au hasard. Tu le prends à des moments très précis.

Après une remarque qui t’a piqué. Quand ton enfant crie et que tu sens la tension monter. Dans la file d’attente, quand l’ennui commence à s’installer. Le soir, quand la fatigue laisse remonter des choses que tu n’as pas eu le temps de regarder dans la journée.

Le téléphone n’est pas là par hasard : il arrive presque toujours à l’endroit exact où un inconfort émotionnel commence à se faire sentir. Il ne remplace pas seulement l’ennui. Il remplace le fait de ressentir.

Ce que la recherche appelle la « régulation émotionnelle numérique »

Les chercheurs ont donné un nom à ce phénomène : la régulation émotionnelle numérique (Wadley, Smith, Koval & Gross, 2020). C’est l’usage d’un appareil pour modifier ce qu’on ressent : se distraire, s’apaiser, se remonter le moral, ou tout simplement ne plus être seul avec soi.

Une étude publiée dans la revue Emotion a suivi plus de 1 000 adultes en vie réelle, avec plus de 50 000 relevés d’humeur recueillis directement sur leur téléphone (de Segovia Vicente et coll., 2026). Les chercheurs voulaient répondre à une question simple : est-ce que ça marche ?

Les résultats sont assez désarmants. Oui, les participants attrapent leur téléphone après un moment d’émotion désagréable — c’est extrêmement fiable, presque mécanique. Mais l’humeur qui suit ne s’améliore pas de façon significative. Et pour la stratégie la plus courante, celle qui consiste à scroller pour se distraire, la tendance observée irait plutôt dans l’autre sens : un léger surcroît d’affect négatif ensuite.

Le téléphone est une réponse à l’émotion. Ce n’est pas une résolution de l’émotion.

Autrement dit : le geste soulage la seconde qui suit, pas la demi-heure. On a interrompu la vague, on ne l’a pas traversée. Et comme le soulagement immédiat est réel, le comportement se renforce — c’est exactement de cette façon qu’une habitude s’installe et devient invisible.

Pourquoi une émotion évitée ne s’en va pas

Une émotion, ce n’est pas un problème à supprimer. C’est une information corporelle : une modification du rythme cardiaque, de la respiration, du tonus musculaire, qui vient signaler quelque chose d’important pour toi. Un besoin non satisfait, une limite franchie, une fatigue, un manque.

Quand tu détournes l’attention avant d’avoir reçu le message, le corps, lui, n’a pas rangé le dossier. La tension reste. Elle ressort plus tard — souvent sous une forme moins élégante : de l’irritabilité au moment du coucher, une phrase sèche qui part toute seule, une nuit hachée, une sensation vague d’être à cran sans savoir pourquoi.

Il y a un deuxième effet, plus discret et plus important encore. À force d’éviter systématiquement l’inconfort, on perd l’entraînement. La capacité à rester en présence d’une émotion désagréable sans fuir est une compétence : elle se développe par la pratique, et elle s’atrophie quand on ne s’en sert plus. Chez les adolescents comme chez les adultes, les recherches associent d’ailleurs assez régulièrement l’usage problématique du smartphone à des difficultés de régulation émotionnelle et à l’évitement de l’expérience intérieure.

Ce dont l’émotion a besoin : être nommée

La bonne nouvelle, c’est que l’alternative est étonnamment simple. Elle ne demande ni méditation quotidienne, ni retraite silencieuse, ni volonté héroïque.

Dans une étude devenue classique, l’équipe de Matthew Lieberman à UCLA a observé le cerveau de participants qui regardaient des visages exprimant la peur ou la colère (Lieberman et coll., 2007). Dans une condition, ils observaient simplement. Dans l’autre, ils devaient choisir un mot pour nommer l’émotion.

Le simple fait de mettre un mot suffisait à faire baisser l’activité de l’amygdale, la structure qui déclenche l’alarme, tout en activant le cortex préfrontal ventrolatéral droit, impliqué dans le contrôle et le traitement du sens. Ce mécanisme, appelé affect labeling, a été confirmé dans de nombreux travaux ultérieurs (Torre & Lieberman, 2018).

Nommer une émotion n’est donc pas un exercice littéraire. C’est une action neurophysiologique. Le mot fait passer l’expérience du mode réactif au mode réfléchi.

Et c’est précisément l’opération que le téléphone empêche : quand tu scrolles, tu ne nommes rien. Tu recouvres.

Ce que nos enfants apprennent en nous regardant

C’est ici que le sujet devient une question éducative, et plus seulement une question de bien-être personnel.

Un enfant n’apprend pas à réguler ses émotions parce qu’on lui explique comment faire. Il l’apprend en étant régulé par un adulte disponible, des milliers de fois, jusqu’à ce que le circuit devienne le sien. C’est le principe de la co-régulation.

Or les chercheurs ont adapté le protocole du « visage impassible » en remplaçant la consigne de rester neutre par… l’usage du téléphone (Myruski et coll., 2018 ; Konrad et coll., 2021). Le résultat est assez net : pendant l’interruption, les tout-petits multiplient les tentatives d’attirer l’attention, expriment davantage d’émotions négatives, et récupèrent moins bien après. Une revue systématique récente parle du smartphone parental comme d’un véritable facteur de stress interactionnel, avec des effets mesurables jusque sur la physiologie du bébé.

Ce phénomène — les interruptions de la relation par les écrans — porte un nom : la technoférence. Suivie dans le temps, elle a été associée à davantage de difficultés de comportement chez les jeunes enfants (McDaniel & Radesky, 2018).

Il ne s’agit pas de culpabiliser qui que ce soit. Aucun parent n’est disponible en continu, et ce n’est pas souhaitable. Le point est ailleurs : quand nous prenons systématiquement le téléphone au moment précis où une émotion apparaît, nos enfants apprennent deux choses en même temps. Que l’inconfort ne se traverse pas, il se supprime. Et qu’il se supprime avec un objet.

7 pratiques pour retrouver l’espace entre l’émotion et le geste

1. Repère ton déclencheur, sans te juger. Pendant trois jours, note simplement ce qui se passait juste avant que tu prennes ton téléphone. Ennui ? Tension ? Solitude ? Tu ne peux pas changer un geste que tu ne vois pas.

2. La pause des trois respirations. Avant de déverrouiller, trois respirations lentes. Ce n’est pas une technique de relaxation : c’est un délai. Juste assez pour que le choix redevienne un choix.

3. La question à quatre mots. « Qu’est-ce que je ressens ? » Puis pose un mot dessus, même approximatif : agacé, déçu, débordé, seul, fatigué. C’est exactement l’opération que la recherche sur l’affect labeling décrit.

4. Descends dans le corps, 20 secondes. Où est-ce que ça se manifeste ? La gorge, la mâchoire, le ventre, les épaules ? Une émotion qu’on suit dans le corps monte, culmine et redescend. On croit souvent qu’elle va durer indéfiniment ; presque jamais elle ne le fait.

5. Change la friction, pas ta volonté. Notifications coupées, écran en niveaux de gris, téléphone dans une autre pièce pendant le repas et la première heure du matin. La volonté s’épuise ; l’environnement, non.

6. Prévois une autre porte de sortie. Éviter l’évitement ne suffit pas : il faut un remplaçant disponible. Marcher cinq minutes, écrire trois lignes, appeler quelqu’un, boire un verre d’eau debout à la fenêtre. Décide-le à froid, pas au moment où tu craques.

7. Réapprivoise l’ennui. Une file d’attente, un trajet, dix minutes de vide. Ce sont les seuls moments où l’esprit range ce qui traîne. Les supprimer tous, c’est ne plus jamais faire le tri.

Et avec nos enfants et nos ados ?

La même logique s’applique, en miroir.

Éviter que l’écran devienne l’anesthésiant par défaut. Un enfant à qui l’on tend une tablette dès qu’il s’ennuie, dès qu’il pleure, dès qu’il faut patienter, apprend une équation redoutable : inconfort = écran. Il ne développe pas l’autre chemin.

Nommer à voix haute, pour deux. « Tu es vraiment déçu que ça s’arrête maintenant. » Tu ne fais pas que le rassurer : tu lui prêtes ton cortex préfrontal le temps qu’il construise le sien.

Dire ce que tu fais avec ton propre téléphone. « Je réponds à un message important, je suis à toi dans deux minutes. » Un enfant supporte très bien l’attente. Ce qu’il supporte mal, c’est un visage présent et absent en même temps, sans explication.

Avec un ado, viser la curiosité plutôt que le contrôle. « Tu as remarqué à quels moments tu prends ton téléphone ? » ouvre une conversation. « Tu es toujours sur ton écran » la ferme. Et si tu veux qu’il regarde honnêtement ses propres automatismes, il faudra qu’il t’ait vu regarder les tiens.

Ce n’est pas une question de discipline

Le but n’est pas de moins utiliser son téléphone pour le principe, ni de gagner une bataille contre soi-même. Le téléphone n’est pas l’ennemi : il fait exactement ce pour quoi il a été conçu, et il le fait remarquablement bien.

Le but est de récupérer les quelques secondes qui séparent l’émotion du geste. C’est dans cet intervalle minuscule que se joue à peu près tout : la capacité à savoir ce qu’on ressent, à comprendre ce dont on a besoin, et à rester disponible pour ceux qui vivent avec nous.

Une émotion accueillie met quelques minutes à passer. Une émotion évitée peut mettre des années.

Sources

de Segovia Vicente, D., Van Gaeveren, K., Murphy, S., & Vanden Abeele, M. M. P. (2026). Tapping into feelings: An experience sampling study examining the dynamics of smartphone-based emotion regulation and negative affect. Emotion, 26(2), 326–339.

Wadley, G., Smith, W., Koval, P., & Gross, J. J. (2020). Digital Emotion Regulation. Current Directions in Psychological Science, 29(4), 412–418.

Lieberman, M. D., Eisenberger, N. I., Crockett, M. J., Tom, S. M., Pfeifer, J. H., & Way, B. M. (2007). Putting Feelings Into Words: Affect Labeling Disrupts Amygdala Activity in Response to Affective Stimuli. Psychological Science, 18(5), 421–428.

Torre, J. B., & Lieberman, M. D. (2018). Putting Feelings Into Words: Affect Labeling as Implicit Emotion Regulation. Emotion Review, 10(2), 116–124.

Myruski, S., Gulyayeva, O., Birk, S., Pérez-Edgar, K., Buss, K. A., & Dennis-Tiwary, T. A. (2018). Digital disruption? Maternal mobile device use is related to infant social-emotional functioning. Developmental Science, 21(4), e12610.

Konrad, C., Hillmann, M., Rispler, J., Niehaus, L., Neuhoff, L., & Barr, R. (2021). Quality of Mother-Child Interaction Before, During, and After Smartphone Use. Frontiers in Psychology, 12, 616656.

McDaniel, B. T., & Radesky, J. S. (2018). Technoference: Parent technology use, stress, and child behavior problems over time. Pediatric Research, 84, 210–218.

 

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