Les enfants se souviennent-ils des violences subies pendant l’enfance ?

Combien de fois entend-on cette phrase pour minimiser un cri, une fessée, une humiliation ? « De toute façon, il est trop petit, il oubliera. » Elle sonne presque comme une bonne nouvelle : si l’enfant ne se souvient pas, alors il n’y a pas de dégât, n’est-ce pas ?

La réalité est plus nuancée — et c’est précisément cette nuance qui rend l’idée reçue trompeuse. Tout dépend de ce que l’on entend par « se souvenir ». Car il n’existe pas une mémoire, mais plusieurs. Et certaines enregistrent ce que la conscience, elle, ne retiendra jamais sous forme de récit.

La mémoire consciente : le mythe partiellement vrai

Avant 3 ans environ, le cerveau de l’enfant ne dispose pas encore des structures matures nécessaires pour fabriquer des souvenirs autobiographiques durables et racontables. L’hippocampe — la région qui « date » et « range » nos souvenirs en récits — est encore en plein développement. C’est ce que les chercheurs appellent l’amnésie infantile : à l’âge adulte, on garde rarement des souvenirs précis et fiables d’avant 3-4 ans, parfois quelques fragments épars ensuite.

Sur ce point précis, l’intuition populaire n’a donc pas tout à fait tort : un tout-petit ne « se souviendra » pas d’une scène sous forme de récit conscient et organisé.

Mais attention : à partir de l’âge scolaire, l’enfant forme bel et bien des souvenirs explicites. Et les événements à forte charge émotionnelle s’y inscrivent souvent de façon particulièrement vive, parfois envahissante. L’argument du « il oubliera » s’effondre alors complètement.

La mémoire du corps : là où tout se joue

Voici le cœur du sujet. L’absence de souvenir conscient ne signifie pas absence de trace.

L’amygdale, cette petite structure qui encode la peur et la menace, est fonctionnelle très tôt, bien avant l’hippocampe. Autrement dit : le cerveau peut enregistrer le danger et l’alarme émotionnelle alors même qu’il est encore incapable d’en fabriquer un récit. Le système nerveux, le système d’attachement et toute la physiologie du stress enregistrent l’expérience — même quand aucune histoire ne se forme.

Le psychiatre Daniel Siegel parle de mémoire implicite : des schémas émotionnels, relationnels et corporels qui orientent nos réactions futures sans que l’on sache d’où ils viennent. On ne se « souvient » de rien… et pourtant quelque chose réagit en nous.

Concrètement, cela peut laisser :

une hypervigilance, une réactivité émotionnelle intense, des sursauts ou des replis déclenchés par un ton de voix, un geste, une ambiance — sans aucun souvenir explicite associé. Le corps réagit avant que la pensée ne comprenne pourquoi.

Les travaux de la chercheuse Sonia Lupien montrent par ailleurs comment le stress chronique et le cortisol qu’il libère modèlent durablement le cerveau en développement — amygdale, hippocampe et cortex préfrontal compris. Ce ne sont pas des souvenirs : ce sont des empreintes biologiques.

Des effets qui traversent les années

Les grandes études sur les expériences adverses de l’enfance (les fameuses ACE, menées par Felitti et Anda) ont documenté un lien statistique entre adversité précoce et santé physique et mentale à l’âge adulte. Et ce, y compris lorsque les événements ne sont pas remémorés en détail.

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L’enfant n’a pas besoin de garder le souvenir conscient d’un épisode pour en porter, des décennies plus tard, une partie de l’empreinte. C’est exactement ce que l’argument « il oubliera » ne prend pas en compte.

Deux nuances de rigueur

Par honnêteté scientifique, deux précisions s’imposent.

1. La mémoire est reconstructive, pas un enregistrement vidéo. Un souvenir peut être parfaitement réel dans son empreinte émotionnelle tout en étant imprécis, voire déformé, dans ses détails factuels. Les deux choses coexistent sans se contredire.

2. L’idée de « souvenirs refoulés » puis intégralement « retrouvés » reste très controversée. Il faut s’en méfier : ce n’est pas parce qu’une trace existe dans le corps qu’on peut, à volonté, en exhumer un film exact et fiable. Affirmer le contraire serait scientifiquement abusif.

Le message essentiel

« Il est trop petit, il oubliera » n’est pas une garantie d’innocuité. Ce que l’enfant ne raconte pas, son système nerveux peut tout de même l’avoir intégré.

Ce constat n’a pas vocation à culpabiliser. Aucun parent ne traverse l’éducation sans maladresses, sans fatigue, sans jours où il déborde. Comprendre comment fonctionne la mémoire de l’enfant n’est pas un procès : c’est une boussole. Elle nous aide à choisir, autant que possible, la réparation plutôt que le déni, et la co-régulation plutôt que la force.

Sur ce point, une certitude rassurante : ce qui se construit dans la relation peut aussi s’y réparer. Un lien sécurisant, des excuses sincères, des moments de réparation répétés laissent eux aussi des traces — bénéfiques, celles-là.

Ce sujet peut faire écho à des blessures personnelles. Si la lecture de cet article réveille des choses douloureuses pour toi, en parler à un professionnel (psychologue, psychiatre) peut vraiment aider à mettre des mots — et à apaiser.


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