Le poids des mots : Comment les étiquettes enferment les enfants

« Tu es méchant(e) », « Tu es maladroit(e) », « Quel enfant turbulent ! », « C’est un enfant difficile »… Ces phrases peuvent sembler anodines sur le moment, mais à force de les entendre, les enfants finissent par les internaliser : ils deviennent ces étiquettes. Il me semblait important d’aborder ce sujet plus amplement.

Les études en psychologie sociale et cognitive confirment que l’étiquetage (le labeling) peut avoir des effets délétères sur le développement. Voici les principaux mécanismes identifiés par la recherche :

1. L’impact sur l’identité et l’estime de soi Les étiquettes agissent comme des miroirs. Un enfant qualifié régulièrement de « mauvais » ou de « lent » finit par intégrer cette caractéristique à son identité propre. Il ne pense plus « j’ai fait une bêtise », mais « je suis bête ». Cette confusion entre l’acte et la personne nuit profondément à son développement émotionnel.

2. La prophétie auto-réalisatrice (L’effet Pygmalion) C’est sans doute l’effet le plus documenté. Lorsqu’un enfant est étiqueté « difficile », il tend inconsciemment à se conformer à cette attente. Puisque les adultes s’attendent à ce qu’il se comporte mal, il agit en conséquence, validant ainsi l’étiquette. C’est un cercle vicieux.

3. La dégradation de la relation éducative Les étiquettes affectent aussi le regard de l’adulte (biais de confirmation). Un parent ou un enseignant qui a étiqueté un enfant comme « opposant » sera moins patient et interprétera le moindre comportement anodin comme une provocation. Cela bloque la bienveillance nécessaire à une coopération constructive.

4. La cristallisation du comportement Les étiquettes sont difficiles à décoller. Même si l’enfant fait des efforts pour changer, l’étiquette persiste souvent dans l’esprit de l’entourage, ce qui décourage l’enfant de progresser (« À quoi bon faire des efforts si on me traite toujours de monstre ? »).

Les mots figent la réalité de l’enfant. La psychologie recommande de remplacer les étiquettes (qui jugent la personne) par des descriptions factuelles (qui portent sur le comportement) et d’utiliser l’encouragement pour favoriser un état d’esprit de croissance.

Afin de remplacer, les étiquettes, je vous avais proposé dans un présent article de les remplacer par les besoins. Vous retrouverez ce tableau ici au format PDF.

Références bibliographiques

Pour approfondir le sujet, voici les ouvrages et études de référence réels :

  • « The Power of Our Words: Teacher Language that Helps Children Learn » par Paula Denton. Ce livre est une référence pédagogique. Il explique concrètement comment le langage des enseignants (ton, choix des mots) façonne l’identité des élèves et propose des alternatives au langage restrictif.

  • « Pygmalion in the Classroom » par Robert Rosenthal et Lenore Jacobson (1968). C’est l’étude scientifique fondatrice sur le sujet. Elle démontre statistiquement que les attentes (ou étiquettes) projetées par les enseignants sur les élèves modifient réellement le quotient intellectuel et les performances de ces derniers.

  • « Changer d’état d’esprit » par Carol Dweck . Carol Dweck est la chercheuse incontournable sur ce sujet. Ses travaux montrent que l’utilisation d’étiquettes (même positives comme « tu es intelligent ») enferme l’enfant dans un « état d’esprit fixe », tandis que valoriser l’effort et le processus l’aide à grandir.

  • « Parler pour que les enfants écoutent, écouter pour que les enfants parlent » par Adele Faber et Elaine Mazlish. Bien que ce ne soit pas une étude clinique, c’est l’ouvrage de référence pratique sur l’impact des étiquettes dans la sphère familiale. Un chapitre entier est consacré à « Comment libérer les enfants des rôles qu’on leur a assignés ».

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