La plus grande étude scientifique jamais menée sur la fessée
Tu l’as sûrement déjà entendue, cette phrase : « Moi j’ai pris des fessées, je suis pas mort, je suis devenu quelqu’un de bien. » C’est un argument qui se transmet de génération en génération, presque comme une évidence. Sauf qu’aujourd’hui, on n’a plus besoin de se fier aux impressions ou aux souvenirs personnels. On a la science. Et elle est sans appel.
En 2016, deux chercheuses américaines ont compilé l’ensemble des études jamais publiées sur les effets de la fessée. Le résultat est la plus grande synthèse scientifique jamais réalisée sur le sujet. Voici ce qu’elle dit vraiment.
1. Une étude hors normes
L’étude en question s’appelle Spanking and Child Outcomes: Old Controversies and New Meta-Analyses, publiée dans le Journal of Family Psychology par Elizabeth Gershoff (Université du Texas à Austin) et Andrew Grogan-Kaylor (Université du Michigan).
Une méta-analyse, c’est une étude qui rassemble toutes les études existantes sur une question pour en tirer une conclusion statistique globale, beaucoup plus fiable qu’une seule recherche isolée. Celle-ci a compilé 111 effets distincts, mesurés sur un total de 160 927 enfants.
Le résultat : sur les dix-sept conséquences mesurées chez l’enfant, treize se sont révélées statistiquement significatives. Et toutes, sans exception, allaient dans le même sens : un risque accru de troubles chez l’enfant.
Aucun des dix-sept effets mesurés n’allait dans le sens d’un bénéfice. Pas un seul.
2. Ce que la fessée provoque réellement
Parmi les effets les plus solidement établis, on retrouve l’augmentation de l’agressivité et des comportements antisociaux, la dégradation de la relation parent-enfant, une moins bonne capacité d’autorégulation, des troubles anxieux et dépressifs, ainsi qu’une diminution de l’intériorisation morale, c’est-à-dire la capacité de l’enfant à comprendre et intégrer une règle plutôt que de simplement l’obéir par peur.
| Ce que les parents espèrent | Ce que montre la science |
|---|---|
| L’enfant comprend la règle | Baisse de l’intériorisation morale |
| Le comportement s’améliore | Hausse de l’agressivité et des troubles du comportement |
| L’autorité est respectée | Dégradation de la relation parent-enfant |
| Aucune conséquence à long terme | Risque accru de troubles de santé mentale à l’âge adulte |
Grogan-Kaylor résume ainsi le paradoxe : la fessée produit l’inverse de ce que les parents en attendent. Elle ne renforce pas l’obéissance durable, elle l’érode.
« Treize effets sur dix-sept étaient significatifs. Tous indiquaient un risque accru de troubles chez l’enfant. Aucun bénéfice. »
3. Le mécanisme de la transmission
C’est sans doute la partie la plus éclairante de l’étude. Les chercheuses ont aussi interrogé des adultes sur leur propre enfance. Plus ils avaient été fessés petits, plus ils présentaient, devenus grands, des comportements antisociaux et des troubles de santé mentale. Et surtout : plus ils étaient eux-mêmes favorables à la punition physique pour leurs propres enfants.
C’est exactement le mécanisme que décrivait déjà Albert Bandura avec sa théorie de l’apprentissage social dans les années 1960 : l’enfant n’apprend pas seulement ce qu’on lui dit, il reproduit ce qu’il a vécu et observé. La violence éducative ne s’oublie pas, elle se transmet, génération après génération, comme un modèle relationnel par défaut.
C’est aussi pour ça que l’argument « j’ai été frappé et je vais bien » fonctionne comme un piège cognitif : c’est précisément ce raisonnement qui permet à la boucle de se perpétuer. Personne ne se sent victime d’une violence qu’on lui a présentée comme un acte d’amour.
4. Et la loi, en France ?
Depuis le 10 juillet 2019, la France a inscrit dans le Code civil (article 371-1) une phrase simple : l’autorité parentale s’exerce sans violences physiques ou psychologiques. La France est ainsi devenue le 56ᵉ pays au monde à interdire les châtiments corporels sur les enfants.
Ce n’est donc plus un débat d’opinion entre « pour » et « contre » la fessée. C’est une question tranchée à la fois par la recherche scientifique et par la loi française.
5. Alors, que faire à la place ?
Renoncer à la fessée ne veut pas dire renoncer au cadre. Ça veut dire poser des limites claires sans passer par la peur. Concrètement, ça implique trois choses : nommer l’émotion de l’enfant avant de corriger le comportement, parce qu’un enfant en pleine tempête émotionnelle n’est pas en état d’apprendre une leçon ; expliquer la règle plutôt que de l’imposer par la douleur, pour viser une obéissance qui vient de la compréhension et non de la peur ; et surtout, prendre soin de ta propre colère à toi, parent, puisque c’est souvent elle, plus que le comportement de l’enfant, qui déclenche le geste.
C’est ce dernier point qui est le plus souvent oublié. On ne lève pas la main sur un enfant parce qu’on a un plan. On le fait quand on est débordé, épuisé, à bout. Le vrai outil de prévention, ce n’est pas seulement de savoir comment parler à son enfant : c’est d’avoir un endroit où poser sa propre colère avant qu’elle ne déborde.
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La prochaine fois qu’on te dira que l’éducation positive « a créé une génération incontrôlable », tu pourras répondre avec des chiffres : 160 927 enfants, 111 effets mesurés, treize significatifs, zéro bénéfice. Le lien causal n’est pas celui qu’on croit. Ce n’est pas l’écoute et l’accompagnement empathique qui posent problème. C’est la violence qu’on continue, parfois, à appeler « éducation ».
Source : Gershoff, E. T., & Grogan-Kaylor, A. (2016). Spanking and child outcomes: Old controversies and new meta-analyses. Journal of Family Psychology, 30(4), 453-469. doi.org/10.1037/fam0000191 — Loi n° 2019-721 du 10 juillet 2019 relative à l’interdiction des violences éducatives ordinaires, article 371-1 du Code civil. Texte sur Légifrance
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