J’ai reçu des claques et des câlins : pourquoi c’est si dur de ne pas reproduire quand on devient parent

Il y a cette seconde très particulière. Ton enfant vient de faire quelque chose, tu es fatigué, la phrase sort et tu l’entends. Ce n’est pas ta voix. C’est celle de ton père ou de ta mère, avec le même ton, le même rythme, parfois les mêmes mots exactement. Cette phrase que tu t’étais juré de ne jamais dire.

Et juste après, la question qui fait mal : pourquoi je refais ça, alors que je sais exactement ce que ça m’a fait ?

Si tu te reconnais là-dedans, tu n’es ni incohérent, ni hypocrite, ni un mauvais parent. Tu es en train de te heurter à un mécanisme très bien documenté et sur lequel on peut agir. Cet article commence donc par ce qui aide, avant d’expliquer pourquoi ça coince.

Ce que tu peux mettre en place dès aujourd’hui

1. Travaille l’amont, pas le pic. Au moment où tu es débordé, il est déjà trop tard pour faire appel à ta volonté : on va voir plus bas pourquoi. Ce qui fonctionne, c’est de réduire la charge avant. Sommeil, faim, bruit, écrans, enchaînement des tâches, conflits non réglés : Stuart Shanker parle de « stresseurs cachés », ces sources de tension qu’on ne compte pas parce qu’elles n’ont rien à voir avec l’enfant. Elles s’additionnent pourtant, et ce sont elles qui décident de ta réserve du soir.

2. Repère ton signal corporel. Avant la phrase, il y a toujours quelque chose dans le corps : mâchoire qui se serre, chaleur dans la nuque, respiration qui se bloque, ventre qui se durcit. Chacun a le sien. Pendant une semaine, ne cherche pas à te contrôler : contente-toi de repérer oÙ ça se manifeste chez toi. Ce signal, c’est ton seul point d’entrée avant l’automatisme — et il arrive deux à trois secondes avant lui.

3. Systématise la réparation. C’est le point le plus important de tout cet article. Tu vas déraper — tout le monde dérape. Ce qui change tout, ce n’est pas le dérapage, c’est ce qui vient après. Revenir, nommer, réparer :

« Tout à l’heure, j’ai crié. Ce n’était pas à toi de recevoir ça. J’étais à bout et je n’ai pas su faire autrement. Je vais essayer de faire différemment la prochaine fois. »

Trois éléments seulement : je reconnais le fait, je te décharge de la responsabilité, j’annonce une intention. Pas besoin de longs discours ni de te justifier.

4. Fabrique-toi une alternative disponible. Tu ne peux pas puiser dans un répertoire que tu n’as pas. Choisis une phrase de remplacement, une seule, et répète-la à froid, dans ta tête, hors contexte. « Je reviens dans deux minutes. » « Je ne suis pas d’accord et je ne vais pas crier. » L’objectif est qu’elle devienne assez familière pour remonter aussi vite que l’ancienne.

Pourquoi la main part avant la pensée

Tu ne reproduis pas ce que tu as compris. Tu reproduis ce que tu as enregistré. Ce sont deux mémoires différentes.

Ce qui s’est inscrit en toi pendant l’enfance, ce n’est pas un modèle éducatif que tu pourrais examiner et rejeter. Ce sont des automatismes : un ton de voix qui monte, un geste de la main, une expression du visage, une phrase toute faite. Une mémoire de procédure, encodée très tôt, souvent avant même que le langage puisse y mettre des mots. Tu ne te souviens pas de la scène : tu la rejoues.

Et il y a un déclencheur précis. Sous stress intense, le cortex préfrontal — la zone qui porte tes valeurs, ton recul, ta capacité à choisir — perd temporairement la main (Arnsten, 2009). Le comportement bascule alors sur les circuits d’habitude, plus anciens, plus rapides, plus économes.

Autrement dit : tu ne reproduis pas quand tu vas bien. Tu reproduis quand tu es débordé.C’est exactement au moment où tu aurais besoin de tes valeurs que tu n’y as plus accès. Ce n’est pas un manque de volonté : c’est un problème d’accès.

On ne fait pas la moyenne

Voilà le point dont on parle le moins, et qui concerne pourtant le plus grand nombre.

La plupart des gens n’ont pas reçu « une éducation bienveillante » ou « une éducation violente ». Ils ont reçu les deux. Souvent de la même personne. Parfois dans la même journée. Le père qui humilie est aussi celui qui apprend à faire du vélo. La mère qui gifle est aussi celle qui veille la nuit quand il y a de la fièvre.

Et là, une chose essentielle : ça ne s’annule pas. Le bon n’efface pas le mauvais, et le mauvais n’efface pas le bon. Ce ne sont pas des vases communicants. Les deux restent vrais, en même temps.

C’est précisément ce qui rend l’héritage si difficile à trier. Parce que tout est arrivé ensemble, dans le même élan, chez la même personne aimée. En gardant ce que tu as aimé, tu gardes aussi ce qui y était collé. Et le jour où tu voudrais retirer la violence, tu as l’impression de devoir retirer l’amour avec.

Tu n’as pas à choisir. Tu peux dire les deux phrases à la suite : « Mes parents m’ont aimé » et « Certains gestes n’auraient pas dû exister ». Elles ne se contredisent pas. C’est même leur coexistence qui est la vérité.

Le critère qui aide vraiment à démêler

Si tu cherches un repère pour comprendre ce qui, dans ton histoire, a laissé une trace lourde et ce qui a été absorbé, il en existe un, et il n’est pas où on l’attend.

Les travaux du National Scientific Council on the Developing Child (Shonkoff) montrent que ce qui fait basculer un stress ordinaire vers un stress toxique n’est pas l’intensité de l’événement, mais la présence ou l’absence d’un adulte qui aide à le traverser.

La question à te poser n’est donc pas « est-ce que c’était grave ? » mais « est-ce que quelqu’un revenait après ? »

Un éclat de voix suivi d’un adulte qui revient, reconnaît et répare n’inscrit pas la même chose qu’un éclat de voix suivi de silence, de déni, ou d’un « tu l’avais cherché ». Dans le premier cas, l’enfant apprend que la relation résiste. Dans le second, il apprend qu’il doit gérer seul — et souvent qu’il est responsable de ce qui lui arrive.

Ed Tronick a montré la même chose du côté du quotidien : dans les interactions parent-enfant ordinaires, le désaccord et le raté sont majoritaires. Ce qui construit la sécurité, ce n’est pas leur absence, c’est la réparation qui suit. Pas la perfection : le retour.

Cela vaut pour ton passé. Cela vaut aussi, exactement de la même manière, pour ce que tu es en train de construire avec ton enfant.

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Ce qui empêche de regarder

Il reste un obstacle, et il est affectif plus qu’intellectuel.

Reconnaître qu’on a subi de la violence éducative, c’est reconnaître que ses parents ont fait quelque chose de mal. Le coût est énorme — surtout si on les aime, surtout s’ils sont âgés, surtout s’ils ne sont plus là. C’est ce qui explique la phrase qu’on entend partout : « J’ai reçu des fessées et je vais très bien. »Cette phrase ne protège pas celui qui la prononce. Elle protège l’image de ses parents. C’est un acte de loyauté, pas un argument.

Il s’y ajoute un réflexe de classement : tant que c’était « de l’éducation », c’est acceptable ; si ça devient « de la violence », ça ne l’est plus. Faire passer un souvenir d’une case à l’autre coûte cher, alors l’étiquette d’origine reste en place, parfois toute une vie.

Bonne nouvelle : tu n’as besoin de convaincre personne, ni de demander de comptes à qui que ce soit. Ce travail-là est interne. Il ne concerne que ce que tu transmets maintenant.

Ce qui prédit vraiment la suite

Et c’est ici que tout se joue.

Les recherches menées à partir de l’Adult Attachment Interview (Main et Goldwyn, reprises par Daniel Siegel) aboutissent à un résultat contre-intuitif et solide : ce qui prédit le mieux la sécurité d’attachement d’un enfant, ce n’est pas ce qui est arrivé à son parent. C’est la façon dont ce parent a mis son histoire en récit.

Un parent ayant traversé une enfance difficile, mais capable d’en faire un récit cohérent — avec ses zones sombres nommées, sans les minimiser ni s’y noyer — transmet une sécurité comparable à celle d’un parent ayant eu une enfance paisible. C’est ce qu’on appelle la sécurité acquise.

Ce n’est pas ton passé qui décide. C’est ce que tu en fais.

Et la transmission n’a jamais rien d’automatique. Dès 1987, Kaufman et Zigler ont démonté le mythe de la reproduction inéluctable : la rupture est le scénario le plus fréquent, pas l’exception. Des milliers de parents, chaque jour, font autrement que ce qu’ils ont reçu. Souvent maladroitement. Souvent en recommençant plusieurs fois. Mais ils le font.

Pour finir

Si tu as reçu des claques et des câlins, tu n’as pas à décider laquelle des deux histoires est la vraie. Elles le sont toutes les deux.

Ce que tu as à faire est plus simple, et beaucoup plus à ta portée : garder ce qui t’a construit, nommer ce qui t’a blessé, et t’occuper de ta propre charge pour que l’ancien réflexe ait moins d’occasions de reprendre la main. Puis revenir, chaque fois que tu dérapes.

Le jour où ton enfant racontera son enfance, il ne dira pas « mon père n’a jamais crié ». Il dira « mon père revenait ». Et c’est ça, la rupture.

Références

  • Arnsten, A. F. T. (2009). Stress signalling pathways that impair prefrontal cortex structure and function. Nature Reviews Neuroscience, 10(6).
  • National Scientific Council on the Developing Child / Shonkoff, J. P. — travaux sur le stress positif, tolérable et toxique, Center on the Developing Child, Harvard University.
  • Tronick, E. — travaux sur le désaccord et la réparation dans l’interaction parent-enfant (still face paradigm).
  • Main, M. & Goldwyn, R. — Adult Attachment Interview ; Siegel, D. & Hartzell, M., Parenting from the Inside Out.
  • Kaufman, J. & Zigler, E. (1987). Do abused children become abusive parents ? American Journal of Orthopsychiatry, 57(2).
  • Shanker, S. — Self-Reg, sur les stresseurs cachés et la régulation.

 

Pour t’aider à poser des gestes différents : le Kit Éducation non-violente

Comprendre pourquoi on reproduit, c’est une chose. Avoir des outils sous la main au moment où ça monte, c’en est une autre. Avec Les Fourmis Empathiques, nous avons rassemblé un kit complet, à imprimer, pour les adultes et pour les enfants.

Côté adultes :

  • le plan d’action « Éduquer sans violence », pour sortir pas à pas de la normalisation ;
  • les croyances à remplacer pour une parentalité apaisée — celles-là mêmes qui verrouillent la reproduction ;
  • la roue des violences et les phrases à repérer (faire peur, isoler, faire honte, faire mal), avec la roue des alternatives (rassurer, écouter, encourager, protéger) ;
  • le tableau des alternatives aux violences psychologiques (8 situations concrètes) ;
  • le livret des adultes sur la colère : signaux, régulation, besoins, CNV ;
  • la vidéo « Comment intervenir en public pour protéger un enfant ».

Côté enfants :

  • le livret « J’ai des droits » et les affiches « Je suis un enfant » ;
  • le jeu du consentement (« Consens ou pas ? ») ;
  • le jeu « Connais les droits qui me protègent », avec les correspondances article par article de la Convention internationale des droits de l’enfant ;
  • une méditation pour activer l’empathie et le clip « Il suffit d’une seconde ».

Ce kit est évolutif : d’autres fichiers viendront s’y ajouter. Il est proposé en participation libre et consciente — tu choisis le montant, y compris 0 €. Personne ne doit rester sans outils faute de moyens. Les contributions servent à compléter le kit et à financer les autres projets (émissions, podcast, articles).

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