Enfants et humour : ce que la science nous apprend — et pourquoi rire peut aussi faire mal

L’humour, une affaire sérieuse dès le berceau

On imagine volontiers l’humour comme une conquête tardive de l’esprit, une sophistication réservée aux adultes. C’est une erreur. Dès les premiers mois de vie, l’enfant développe son aptitude à l’humour dans la relation à l’autre. L’interaction, le jeu, puis l’imitation l’aident à maturer cette émotion.

Mais de quel humour parle-t-on exactement ? Les chercheurs en psychologie sont parvenus à un consensus : l’humour serait la manipulation volontaire de l’incongru — la bizarrerie, le décalage créé par la juxtaposition de deux éléments contradictoires — à des fins de divertissement. Cet incongru entraîne chez l’auditeur un conflit entre l’attendu et l’inattendu, dont le rire ou le sourire sera la conséquence naturelle.

La clé, c’est donc l’effet de surprise. Et les bébés y sont sensibles bien plus tôt qu’on ne le croit.

Ce que les études révèlent : un développement par étapes

De 0 à 2 ans : l’humour du corps et du jeu

L’imagination commence à se manifester chez les enfants autour de douze à dix-huit mois, ce qui correspond à l’époque où ils amorcent leurs premières tentatives pour copier les plaisanteries de leurs parents. Dès l’âge de sept mois, les bébés peuvent imiter les comportements qui les font rire, comme des expressions du visage ou des gestes de cache-cache.

Vers deux ans, les premières blagues apparaissent — mettre des sous-vêtements sur la tête, affirmer que « le cochon fait meuh » — et elles sont systématiquement construites autour de la violation d’une règle connue.

De 3 à 6 ans : la frontière entre réel et fictif

À cet âge, l’enfant commence à comprendre le « c’est pour rire », mais avec des limites importantes. Contrairement aux enfants plus âgés, les tout-petits prennent tout ce qu’on leur dit au pied de la lettre. Le second degré, l’ironie, le sarcasme, ils ne sont pas encore en âge de le comprendre.

Un exemple concret illustre parfaitement ce décalage : à un âge où l’on éprouve un fort sentiment d’appropriation des objets et une difficulté à décoder l’intention de l’adulte, une plaisanterie portant sur un objet appartenant à l’enfant ne passe pas toujours.

7 ans : l’âge pivot

Les recherches d’Evelyne Thommen et de ses collègues des universités de Poitiers et de Fribourg ont identifié un tournant majeur. Sept ans serait l’âge pivot dans la compréhension des ressorts humoristiques. À partir de sept ans, les dessins non drôles sont jugés comme tels, les explications concernant les ressorts humoristiques apparaissent, et les dessins dans lesquels sont présentés des paires d’actions incongrues semblent mieux compris.

C’est aussi l’âge où les enfants s’intéressent particulièrement aux devinettes. Selon Nelly Feuerhahn, chercheuse au CNRS spécialiste du comique, les enfants de six à onze ans apprécient tout particulièrement les devinettes ou les histoires de « fous », dont la clé du succès repose sur la mise en scène de leur préoccupation majeure : la distinction entre ce qui est stupide et ce qui est intelligent.

L’ironie et le sarcasme : une acquisition tardive et fragile

Melanie Glenwright, chercheuse en psychologie à l’Université de Manitoba, spécialiste de la communication et de la compréhension sociale des enfants, souligne que la compréhension de l’ironie — le décalage entre le discours et la réalité — nécessite des compétences assez développées. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’au théâtre de Guignol, les répliques ironiques des marionnettes laissent de marbre une partie des enfants et font rire aux éclats l’autre partie.

Une étude a montré que certains enfants pouvaient comprendre dès trois ans, mais en général plutôt à partir de cinq ans, certaines formes d’ironie. Au cours de l’expérience, les enfants regardaient un spectacle de marionnette : l’ironie surgissait quand un des personnages cassait une assiette et qu’une autre lançait le commentaire « ta maman va être très contente ». Certains enfants ont ri, comprenant que la phrase n’était pas à prendre au premier degré.

L’humour comme accélérateur d’apprentissage

Des recherches récentes ont mis en lumière une dimension inattendue. Une étude princeps d’Esseily et al. (2016) a démontré que des bébés de 18 mois ayant ri lors d’une démonstration humoristique de l’utilisation d’un outil montraient de meilleures performances d’apprentissage que ceux ayant observé une démonstration neutre. Ces résultats ont depuis été confirmés pour les bébés de 14 à 22 mois. L’humour, en suscitant attention et émotions positives, serait donc un vecteur puissant d’apprentissage social dès le plus jeune âge.

Quand l’humour des adultes blesse

Une asymétrie de pouvoir fondamentale

L’humour entre un adulte et un enfant n’est jamais une relation symétrique. L’humour sarcastique donne l’avantage aux parents, qui sont beaucoup plus en mesure de l’utiliser que les enfants. Compte tenu de cette inégalité, le sarcasme parental peut être une forme de brutalité.

L’humour sarcastique d’un parent reflète souvent une colère non divulguée, de la contrariété ou même de la jalousie. Il donne aux parents un moyen de blesser leur enfant sans qu’il n’y paraisse ; ils peuvent ensuite revenir sur leurs paroles avec la bonne vieille excuse : « Je ne le pensais pas ! Tu n’as pas compris que je plaisantais ? »

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Les mots blessants laissent des traces

Si l’on utilise le sarcasme de façon habituelle avec les enfants, on peut blesser leurs sentiments : le vrai message transmis est négatif. L’usage répété du sarcasme finit par amener les enfants à s’éloigner, l’ironie masquant les vrais sentiments. L’enfant doutera alors de la manière dont il doit s’exprimer.

Être exposé à la moquerie oblige à se protéger et à cacher les aspects de soi qui pourraient être tournés en dérision. Cela demande de l’énergie et du temps que l’on pourrait utiliser à développer ses qualités et ses compétences.

L’humour blessant se transmet

Un risque souvent sous-estimé : les modèles d’humour se reproduisent. Les gens qui se moquent gratuitement ont souvent intégré ce modèle depuis l’enfance. Les personnes qui ont vécu cela ne voient pas le problème, mais souvent, dans leur vie, elles ne peuvent pas se livrer dans toute leur vérité, parce qu’elles ne se sentent pas en sécurité.

Comment bien utiliser l’humour avec les enfants

Les recherches sont claires : l’humour positif est bénéfique, à condition d’être adapté à l’âge et à la situation. L’humour contribue au développement de l’empathie en permettant aux enfants d’observer et de comprendre les émotions des autres. En ajustant leurs blagues en fonction des réactions de leurs camarades, ils affinent leur sens de la relation sociale et apprennent à désamorcer les conflits.

Quelques principes essentiels se dégagent des études :

Adapter l’humour à l’âge. Comprendre l’humour suppose de maîtriser de nombreux codes et d’être attentif à de nombreux détails, notamment la capacité à comprendre les contradictions entre le message explicite et le message implicite.

Ne jamais ridiculiser. L’humour ne doit jamais être blessant pour l’enfant ni servir à le ridiculiser. L’intervention doit être respectueuse et bien dosée afin que l’enfant ne soit pas effrayé, qu’il continue d’avoir confiance en vous et qu’il garde une bonne image de lui-même.

Prendre au sérieux la blessure ressentie. Si un tout-petit a été blessé par les propos d’une personne qui riait de lui, évitez de dire que ce n’est pas grave puisque, pour lui, ça l’est.

Donner l’exemple d’un humour bienveillant. Pour aiguiser le sens de l’humour des enfants, rien de plus simple : il suffit de leur montrer l’exemple. Rire des situations du quotidien, même des plus banales, leur montre que la dérision — et non la moquerie — est un précieux remède contre les maux.

Conclusion : rire ensemble, pas aux dépens de l’autre

L’humour est l’un des outils les plus puissants dans la relation adulte-enfant. Il stimule l’apprentissage, renforce le lien affectif, développe l’empathie et aide l’enfant à traverser les moments difficiles. Mais ce même outil, mal manié, peut fragiliser l’estime de soi, brouiller la communication et installer une méfiance durable.

La règle d’or que résument les chercheurs : c’est drôle seulement si les deux personnes rient. Avant de plaisanter avec un enfant, la vraie question n’est pas « est-ce que je trouve ça drôle ? » mais « est-ce qu’il est équipé pour comprendre, et est-ce que cela le valorise ou le diminue ? »

Sources :

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