L’ordre : une forme de domination qui bloque l’enfant

Donner un ordre, c’est imposer sa volonté sans laisser de place à l’autre. C’est ce que la psychologue Catherine Gueguen résume avec une clarté désarmante :

« Quand on exige, commande, donne des ordres, on domine l’autre, on le soumet. L’autre n’a pas droit à la parole. On restreint sa liberté. Or la dignité de l’être humain, son désir le plus profond, est de pouvoir s’exprimer, de se sentir libre, de faire des choix. »
Catherine Gueguen — Vivre heureux avec son enfant

Face à un ordre, l’enfant n’a que deux options : se soumettre ou résister. Dans les deux cas, quelque chose se perd. Le premier scénario — la soumission — peut sembler confortable pour le parent à court terme. Mais il s’accompagne souvent d’une inhibition progressive : une partie de la vitalité, de la curiosité et de l’initiative de l’enfant s’éteint peu à peu.

Le second scénario — la résistance — génère des conflits, une escalade émotionnelle, et souvent… encore plus d’ordres. Un cercle vicieux s’installe.

À retenir : 

Les ordres font partie d’une même famille de comportements nocifs : menaces, accusations, chantages, cris, punitions, humiliations verbales ou physiques. Ils n’éduquent pas et sont très nocifs pour le développement du cerveau de l’enfant.

Ce que les neurosciences nous disent sur les ordres

Sous l’effet d’un ordre autoritaire, le cerveau de l’enfant perçoit une menace. L’amygdale — notre détecteur d’alarme intégré — s’active et déclenche une réponse de stress. Le cortisol afflue. Et c’est précisément ce qui rend l’enfant moins capable d’écouter, de comprendre et d’obéir.

Autrement dit : plus on crie et donne des ordres, moins l’enfant est en mesure de les suivre. La zone du cerveau nécessaire à la compréhension et à la coopération — le cortex préfrontal — est littéralement court-circuitée par le stress.

Le paradoxe des ordres

  • L’ordre crée du stress. Le stress sature le cerveau émotionnel et empêche l’enfant de traiter l’information rationnellement.
  • L’enfant résiste ou se fige — non par mauvaise volonté, mais parce que son cerveau est en mode survie.
  • Le parent, face à cette résistance, hausse le ton et renforce l’ordre — ce qui aggrave le stress et… la résistance.
  • Ce cycle répété laisse des traces : l’enfant apprend que les relations fonctionnent sur un mode de domination/soumission.

Le transfert : pourquoi on reproduit ce qu’on a subi

La plupart d’entre nous n’avons pas choisi de donner des ordres à nos enfants. Nous reproduisons, souvent inconsciemment, les schémas que nous avons vécus enfants — avec nos parents, à l’école, au travail.

Au lieu de briser la chaîne de la soumission, nous en ajoutons de nouveaux maillons.

« L’idéal est d’être avec l’enfant comme nous souhaiterions qu’il soit avec nous. Nous n’aimons pas recevoir des ordres, lui non plus. »
Catherine Gueguen

Prendre conscience de ce mécanisme est la première étape. Ce n’est pas une raison de culpabiliser, mais une invitation à observer ses propres réflexes et à se demander : est-ce que je réagis, ou est-ce que je choisis ?

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Ordres vs alternatives : le tableau comparatif

Voici quelques situations du quotidien et ce qu’on peut dire à la place d’un ordre direct. L’objectif n’est pas d’être parfait, mais d’ouvrir un espace de dialogue là où il n’y en avait pas.

Au lieu de dire… On peut essayer…
« Range ta chambre maintenant ! » « Ta chambre est en désordre. Qu’est-ce que tu penses qu’on devrait faire ? »« Et si nous commencions par ranger par couleur ? »
« Arrête de crier ! » « Je vois que tu es très en colère/énervé.e. Je t’écoute — peux-tu me dire ce qui se passe ? » (en chuchotant)
« Fais tes devoirs ! » « C’est l’heure des devoirs. Tu préfères commencer par les maths ou par la lecture ? »
« Dépêche-toi ! » « On part dans 5 minutes. De quoi as-tu encore besoin ? »
« Partage ton jouet ! » « Ton ami aimerait jouer avec ça. Comment pourrait-on s’organiser pour que vous jouiez tous les deux ? »
« Tais-toi, j’ai dit ! » « J’ai besoin de calme pour me concentrer. Est-ce que tu peux m’aider ? »

L’attitude pertinente : ce que préconise Catherine Gueguen

Changer d’approche demande un effort réel, surtout quand nos croyances passées s’y opposent. Des pensées comme « ça ne marchera pas », « j’ai toujours été éduqué comme ça » ou « c’est le meilleur moyen de produire des enfants-rois » sont des réflexes défensifs. Sachez les reconnaître — et les remettre en question.

Actions concrètes au quotidien

  • Parler en « je ». Exprimer ses propres émotions plutôt que d’accuser : « Je suis inquiet(e) quand je vois que… » au lieu de « Tu fais toujours pareil ! »
  • Aider l’enfant à mettre des mots sur ce qu’il ressent. Nommer une émotion, c’est déjà commencer à la réguler. Plus il y parvient, plus son cortex préfrontal se renforce.
  • Éviter les « pourquoi ». Cette question génère souvent de la culpabilité et des réponses biaisées. Préférez « Qu’en penses-tu ? » ou proposez des choix.
  • Établir des règles avec l’enfant. Une règle co-construite est mieux respectée qu’un interdit imposé. L’enfant y trouve du sens et y adhère bien plus facilement.
  • Dire ce qu’il faut faire, pas ce qu’il ne faut pas faire. La formulation positive guide le cerveau vers l’action souhaitée : « Marche doucement » plutôt que « Arrête de courir ».
  • Proposer des choix. « Préfères-tu ceci ou cela ? » donne à l’enfant un sentiment de contrôle tout en maintenant le cadre. C’est une des clés de la coopération.
  • Être un modèle. L’enfant apprend en observant. Si on gère son propre stress avec calme et bienveillance, il intégrera progressivement ces mêmes outils — sans qu’on ait besoin de lui donner le moindre ordre.
  • Remplir le réservoir d’amour. Un enfant dont le besoin de connexion est satisfait coopère beaucoup plus facilement. Passer au moins 10 minutes par jour exclusivement avec lui fait toute la différence.

Il est difficile de ne pas donner d’ordres à son enfant quand on s’en donne soi-même en permanence. La pression de performance, les injonctions intérieures (« tu dois être parfait(e) », « tu ne dois pas montrer ta fatigue »), le sentiment de ne jamais en faire assez… tout cela alimente un terrain émotionnel tendu qui déborde sur nos enfants.

Cultiver la bienveillance envers soi-même n’est pas un luxe : c’est un prérequis. Si nous ne considérons plus la vie comme une compétition où il y a des vainqueurs et des perdants, nous nous enlevons un fardeau énorme — et nous offrons à nos enfants un modèle de sérénité infiniment plus précieux que n’importe quel ordre.

« N’oubliez pas de cultiver la bienveillance envers vous-même. »

Arrêter de donner des ordres ne signifie pas abandonner tout cadre ni devenir permissif. C’est au contraire choisir de poser les bases de la coopération : celle qui naît du lien, de la sécurité affective, de la confiance et du respect mutuel. Un enfant qui se sent entendu n’a pas besoin d’être contraint — il apprend à coopérer parce qu’il en comprend le sens. Et c’est un apprentissage qui durera toute sa vie.

À lire : Catherine Gueguen, « Vivre heureux avec son enfant »